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Munich. Ce 3 novembre
1835
Monsieur le Comte,
Après avoir longtemps hésité, je prends le parti de
m’adresser directement à Votre Excellence. Je ne me
dissimule pas ce que cette démarche peut avoir de
hasardé. Mais je me trompe fort, ou c’est précisément
cela qui servira à l’excuser à ses yeux. Votre
Excellence comprendra aisément que pour m’y déterminer,
il ne fallait pas moins qu’une absolue nécessité d’une
part et de l’autre une confiance absolue dans l’équité
bienveillante de son caractère. C’est cette équité que
j’invoque maintenant comme le meilleur et le plus sûr
intercesseur que je puisse avoir auprès d’elle.
Je tâcherai d’être aussi concis que possible.
Monsieur le Comte, j’ai à peine l’honneur d’être connu
de vous, et c’est ma propre cause que j’ai à plaider.
Deux circonstances bien décourageantes, si je devais la
plaider devant tout autre que Votre Excellence.
Dans l’entrevue que vous m’avez fait l’honneur de
m’accorder, Monsieur le Comte, lors de votre dernier
séjour à Carlsbad et dont je conserve un si
reconnaissant souvenir Votre Excellence a daigné
m’assurer1 qu’elle ne manquerait pas de songer à moi, à
la première vacance qui viendrait à se présenter. Or,
j’ai été informé, à la suite du retour du Prince
Gagarine que Mr de Krüdener serait incessamment appelé à
une nouvelle destination2. La place de 1er secrétaire de
légation à Munich va donc devenir vacante. J’ose la
demander à Votre Excellence.
Voici à peu près ce que j’ai à dire en faveur de cette
demande. Et d’abord, je me garderai bien de rappeler ici
qu’il y a 13 ans que je sers à cette mission. Je sais
que la durée du temps et la succession des années ne
sauraient constituer un titre valable.
Je ne me réclamerai pas même des témoignages favorables3
que l’obligeance des chefs de la mission, où je sers, a
bien voulu, à plusieurs reprises, m’accorder auprès de
Votre Excellence. Ces témoignages peuvent être
l’expression d’une bienveillance toute personnelle.
Mais il y a d’autres circonstances que j’invoquerai plus
volontiers à l’appui de ma demande.
Ainsi, p<ar> ex<emple>, qu’il me soit permis de faire
observer à Votre Excellence que depuis 7 ans,
c’est-à-dire, depuis le départ du Comte Woronzow, c’est
moi qui ai été chargé, en très grande partie, de la
correspondance politique que les chefs de mission qui,
depuis ce temps-là, se sont succédé au poste de Munich
ont eu l’honneur d’entretenir avec Votre Excellence4.
J’oserai même ajouter, sans craindre d’être démenti par
qui que ce soit, que parmi les rapports qui ont plus
particulièrement fixé son attention et mérité son
suffrage, il y en a peu qui ne soient de moi: tout sur
la question grecque5 que sur les affaires de ce pays-ci.
Ce fait Mr Potemkine, avec sa loyauté accoutumée, s’est
toujours plu à le reconnaître, et le Prince Gagarine,
non moins généreux et non moins loyal, ne se refuserait
certainement pas à l’appuyer de son témoignage. Si je me
permets d’en faire mention dans cette circonstance,
c’est qu’il me paraît prouver, autant que pourraient le
faire des suffrages plus explicites, l’opinion favorable
que ces deux chefs ont bien voulu se former sur mon
compte, aussi bien que la confiance, dont ils m’ont
constamment honoré.
Et maintenant, Monsieur le Comte, me serait-il permis de
vous expliquer pourquoi je sollicite la vacance du poste
de Mr Krüdener de préférence à toute autre? Oserai-je
avouer à Votre Excellence que je ne puis mettre à profit
les bienveillantes dispositions qu’elle a daigné me
témoigner qu’à la condition d’obtenir précisément la
faveur que je réclame.
Il y a des aveux auxquels la rigueur même des
circonstances ne saurait nous contraindre, si la
noblesse d’âme de celui qui les reçoit ne venait à notre
secours. C’est de cette nature que sont les
considérations que j’ai à faire valoir en ce moment.
Bien que destiné à avoir, un jour, une fortune
indépendante, je me trouve, depuis des années, réduit à
la triste nécessité de vivre du service. La modicité de
cette ressource, hors de toute proposition avec la
dépense à laquelle me condamne la position sociale où je
me trouve placé, m’a forcément imposé des engagements
que le temps seul peut me mettre à même de remplir.
C’est déjà là un premier lien qui me retient à Munich.
Un déplacement, même avantageux sous le rapport du
service, même accompagné d’un avancement, m’obligerait
nécessairement à des dépenses nouvelles, qui, s’ajoutant
aux anciennes, pourraient à tel point accroître les
embarras de cette position, que la faveur que Votre
Excellence croirait m’avoir accordée, en deviendrait
illusoire par l’impossibilité matérielle où je me
trouverais d’en profiter.
Or j’ai eu l’honneur de vous dire, Monsieur le Comte,
que j’avais besoin du service pour vivre. J’insisterais
beaucoup moins sur cette considération, je vous assure,
si j’étais seul... mais j’ai une femme et deux enfants6.
Certes, personne ne saurait être plus persuadé que je ne
le suis que dans une position précaire et subalterne,
comme la mienne, le mariage est la plus impardonnable
des imprudences. Je le sais, puisqu’il y a 7 ans que je
l’expie7. Mais je serais profondément malheureux, je
l’avoue, si l’expiation de ce tort s’étendait à trois
êtres qui en sont parfaitement innocents.
D’ailleurs, s’il y a un pays où je puisse me flatter
d’être de quelque utilité pour le service, c’est
assurément celui-ci. La connaissance très particulière
des hommes et des choses que le long séjour que j’y ai
fait, m’a mis à même d’acquérir, des études suivies et
sérieuses faites plus encore par goût que par devoir,
sur l’état social et politique de l’Allemagne, et
surtout de cette partie de l’Allemagne, sur sa langue,
son histoire, sa littérature, toutes ces raisons réunies
me donnent quelque droit d’espérer, qu’ici du moins, je
pourrai justifier, jusqu’à un certain degré, la faveur
que je sollicite... Et qu’il me soit permis d’ajouter,
en finissant, que si cette faveur n’était qu’une
question de service et d’avancement, je ne pourrais pas
m’empêcher d’éprouver de l’inquiétude. Mais c’est une
question d’existence. C’est vous, Monsieur le Comte, qui
êtes appelé à en décider8, et cette considération me
rassure...
J’ai l’honneur d’être avec respect,
Monsieur le Comte
,
de Votre Excellence, le très humble
et très obéissant serviteur
T. Tutchef
Перевод:
Мюнхен. 3 ноября 1835
Милостивый государь граф,
После долгих колебаний я решился обратиться прямо к
вашему сиятельству. Признаю, что мой поступок может
показаться дерзким. Но я полагаю, что именно это
обстоятельство может послужить к моему оправданию в
ваших глазах. Ваше сиятельство легко поймете, что
решиться на подобный шаг меня вынуждают, с одной
стороны, крайняя необходимость, а с другой — полное
доверие к вашему великодушию и справедливости. К сей
справедливости я теперь взываю как к лучшей и самой
верной заступнице, какую я мог бы иметь перед вашим
сиятельством.
Постараюсь быть насколько возможно кратким.
Милостивый государь граф, я едва имею честь быть
знакомым с вами и обращаюсь к вам с частной просьбой.
Два обескураживающих обстоятельства, ежели бы речь шла о
ком угодно, но не о вашем сиятельстве.
При нашем свидании, коим вы меня удостоили, граф, во
время вашего последнего пребывания в Карлсбаде и о коем
я по сей день храню благодарную память, вашему
сиятельству угодно было заверить меня, что вы не
преминете вспомнить обо мне при первой же возможной
вакансии. И вот, по возвращении князя Гагарина я
известился, что г-н Крюденер скоро получит новое
назначение. Таким образом, место 1-го секретаря
Мюнхенской миссии станет вакантным. Осмеливаюсь просить
у вашего сиятельства сие место для себя.
Вот что в общих чертах я могу сказать в свою пользу.
Прежде всего, не стоит, наверное, напоминать, что я
служу в означенной миссии уже 13 лет. Я знаю, что
длительность службы и череда прожитых лет еще не
составляют сколько-нибудь уважительной причины.
Не стану ссылаться на благосклонные отзывы о себе3, кои
начальство миссии имело любезность неоднократно сообщать
вашему сиятельству. Свидетельства сии могли быть лишь
выражением личного расположения ко мне.
Но имеются иные обстоятельства, кои бы я желал привести
в поддержку своей просьбы.
Так, например, позвольте заметить вашему сиятельству,
что в течение 7 лет, то есть после отъезда графа
Воронцова, именно мне в основном поручалось вести
политическую переписку, коей начальство миссии, с того
самого времени постоянно менявшееся, имело честь
сноситься с вашим сиятельством4. Осмелюсь даже добавить,
не опасаясь быть уличенным во лжи, что из докладов,
остановивших на себе особое внимание и заслуживших
одобрение вашего сиятельства, редкий был составлен не
мною: мне принадлежит полное освещение греческого
вопроса, а также дел сей страны. Г-н Потемкин с присущей
ему честностью всегда охотно признавал сей факт и,
разумеется, его не откажется подтвердить князь Гагарин,
отличающийся не меньшим великодушием и прямотой. Ежели я
позволяю себе остановиться на этом обстоятельстве, то
единственно потому, что оно доказывает выше всяких
похвал благосклонное мнение обо мне сих двух
начальников, а также их постоянное доверие ко мне.
А теперь, милостивый государь граф, позвольте объяснить,
почему я желал бы получить место г-на Крюденера
предпочтительнее всякому иному. Осмелюсь признаться
вашему сиятельству, что могу воспользоваться
великодушным расположением, коим вы изволили меня
удостоить, только при условии получения именно сей
милости, к коей я стремлюсь.
Бывают признания, к коим даже суровость обстоятельств не
могла бы нас принудить, ежели бы не благородство души
того, кто нас выслушивает. Сими соображениями я и
руководствуюсь теперь.
Несмотря на то, что в будущем меня ожидает получение
независимого состояния, уже в течение многих лет я
приведен к печальной необходимости жить службой.
Незначительность средств, отнюдь не отвечающая расходам,
к коим меня вынуждает мое положение в обществе, против
моей воли наложила на меня обязательства, исполнению
коих может помочь только время. Такова первая причина,
удерживающая меня в Мюнхене. Даже выгодное перемещение
по службе, пусть с повышением в чине, непременно
принудило бы меня к новым расходам, кои вкупе с прежними
столь значительно бы усугубили мое затруднительное
положение, что покровительство вашего сиятельства
оказалось бы призрачным из-за материальной невозможности
для меня им воспользоваться.
Как я уже говорил, милостивый государь граф, служба
доставляет мне средства к жизни. Уверяю вас, я бы не
стал останавливаться на этом обстоятельстве, ежели бы я
был один... но у меня жена и двое детей6. Конечно, никто
лучше меня не понимает, что женитьба в столь непрочном,
зависимом состоянии, как мое, есть самая непростительная
ошибка. Я сознаю это, поскольку уже 7 лет расплачиваюсь
за нее. Но я был бы глубоко несчастлив, ежели бы за мою
ошибку расплачивались три совершенно невинных существа.
Впрочем, ежели и существует страна, где бы я льстил себя
надеждой приносить некоторую пользу службой, так это
решительно та, в коей я ныне нахожусь. Длительное
пребывание здесь, благодаря последовательному и
серьезному изучению страны, продолжающемуся поныне, как
по внутреннему влечению, так и по чувству долга,
позволило мне приобрести совершенно особое знание людей
и предметов, ее языка, истории, литературы,
общественного и политического положения, — в особенности
той ее части, где я служу. Все эти причины купно дают
мне некоторое право надеяться, что, по крайней мере,
здесь я смогу должным образом оправдать милость, о коей
прошу... И позвольте добавить в заключение, что ежели бы
речь шла единственно о продвижении по службе, я бы не
стал так беспокоиться. Но это есть вопрос жизни: и вам,
милостивый государь граф, решать его, это обстоятельство
ободряет меня...
Честь имею пребывать с совершенным уважением,
милостивый государь граф,
вашего сиятельства
нижайший и покорнейший слуга
Ф. Тютчев |