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Moscou. Ce 26 juillet
1843
Ma chatte chérie. J’avais bien raison de penser que
l’explosion de mon humeur hâterait l’arrivée de ta
lettre. Car cette chère lettre du 8 si impatiemment
attendue, je l’ai reçue hier, deux heures après avoir
fait porter la mienne à la poste. C’est ma mère qui est
venue me la remettre en triomphe. J’ai bien sincèrement
maudit, tu peux m’en croire, ce nouvel accès de tes
sacrés rhumatismes qui ont eu la lâcheté de s’attaquer à
toi, même en mon absence, et je suis parfaitement de ton
avis qu’il faut leur faire une guerre à outrance, une
guerre d’extermination. Aussi j’approuve très fort
l’idée du voyage à Paris. Mais je prétends que tu ne
l’entreprennes qu’à mon retour à Munich qui d’ailleurs
ne se fera guères attendre, car je compte bien, Dieu
aidant, pouvoir te rejoindre dans le courant de
septembre.
Maintenant il serait à propos, je pense, de te donner
quelques détails sur mon séjour d’ici. Tu sais que nous
sommes arrivés ici le 8, précisément le jour, où tu as
écrit ta lettre. Je ne hais pas ces coïncidences. Père
et mère, prévenus depuis plusieurs jours de notre
arrivée, avaient loué pour nous dans la maison, qu’ils
occupent, un appartement au rez-de-chaussée1 composé de
trois chambres assez jolies, assez proprettes pour nous
et d’une quatrième pour le fidèle Brochet, attenante à
la mienne. La maison est située dans un quartier de la
ville qui correspond parfaitement aux faubourgs
extérieurs à Paris. C’est moins délabré toutefois et
plus campagne. Nous avons voiture et chevaux à notre
disposition absolue et exclusive.
Ma sœur et son mari demeurent dans le voisinage et je
dois convenir que j’ai été agréablement surpris du
confort et de l’élégance de leur intérieur. Ils font
d’ailleurs très bonne chère, et toute la famille y dîne
deux ou trois fois par semaine. Mais même la cuisine
paternelle s’est quelque peu améliorée, je t’ai déjà dit
que le beau-frère s’est complètement réhabilité dans mon
esprit. Il s’est montré très util et très secourable
dans la grande affaire que nous venons de terminer, et
la manière dont il s’y est employé suffirait seule pour
conjurer tous les soupçons que j’avais conçu contre lui.
C’est d’ailleurs un homme d’esprit et d’une vitalité
inépuisable. Quant à ma sœur, qui se recommande tout
naturellement à ton intérêt par la ressemblance qu’on
dit très grande entr’elle et moi, est en ce moment dans
la lune de miel de sa maternité. Son enfant l’absorbe
entièrement et promet de devenir un gros garçon, pas
joli, mais très robuste. Ma mère est toujours, comme tu
l’as pressenti, roulée en boule sur son canapé. Je lui
ai lu la phrase qui la concerne dans ta lettre, et elle
y a été fort sensible. Elle me questionne beaucoup sur
ton sujet et sympathise avec toi ses paroles. Sa chimère,
c’est de te voir un jour en chair et en os, arrivant
chez eux à la campagne avec Mlle Marie et Dmitri ou
plutôt arrivant chez toi, car te voilà devenue, sans
t’en douter, propriétaire terrienne en Russie, maîtresse
absolue de quelques trois à quatre cents paysans. Ma
pauvre mère me fait vraiment de la peine. Il est
impossible d’aimer ses enfants avec plus d’humilité
qu’elle ne fait. C’est à peine si elle se permet
d’exprimer le vœu de voir mon séjour se prolonger parmi
eux, et elle fait semblant de croire, plutôt qu’elle ne
croit en effet aux espérances que je lui donne d’une
nouvelle entrevue pour l’année prochaine. Quant à mon
père, il a mis tant de bonne grâce dans la cession qu’il
vient de nous faire qu’il a entièrement justifié
l’opinion que j’avais toujours qu’il n’y avait dans sa
conduite à notre égard qu’un malentendu résultant de
notre longue absence et de nos paresses respectives. Je
le trouve moins vieilli, moins affaissé qu’il ne m’a
paru au premier moment. Ses goûts et ses allures sont
toujours les mêmes et offrent toujours la même prise au
sarcasme de mon frère. C’est lui, pauvre garçon, que je
plains de toute mon âme, car le voilà obligé de se
réjouir et de se montrer reconnaissant d’un arrangement
qu’il accepte, au fond du cœur, comme un arrêt d’exil.
Ta sagacité ordinaire ne t’a pas trompé quand tu me
soutenais que le séjour en Russie lui était plus
contraire encore qu’à moi. Il en est ainsi en effet. Lui,
si peu difficile à l’étranger sur le chapitre de
l’élégance et du confort, se montre ici d’une exigence
implacable, il déploie une verve de dépréciation qui
serait remarquable même dans le feuilleton littéraire.
En revanche il est tout tendresse et tout affection pour
les marques de souvenir qui lui viennent de toi, et tel
est le besoin qu’il éprouve de se rattacher à la vie
qu’il a mené auprès de nous, qu’en me parlant des
travaux qu’il va entreprendre à la campagne, il ne
manque jamais d’y mêler l’idée de l’avenir de Dmitri et
se complait dans la supposition de la belle fortune que
lui et moi nous lui laisserons un jour. Il s’est fait
lui lire hier ta lettre toute entière, et tu ferais une
chose aimable, en lui en écrivant une, comme tu sais les
écrire, quand tu es en verve de gracieuseté. Tu ferais
bien d’y ajouter aussi quelques mots pour maman et pour
ma sœur. Mais c’est probable que ce chef-d’œuvre ne me
trouvera plus à Moscou.
En dehors de la famille il y a des tantes, des cousines,
etc. etc., qui au premier moment avaient surgi comme des
fantômes, mais qui petit à petit ont révélé les formes
et les couleurs de la réalité.
J’ai retrouvé aussi parmi mes camarades d’université
quelques hommes qui se sont fait un nom dans la
littérature et sont devenus des hommes réellement
distingués3. Le soir nous allons souvent au théâtre. Il
y a ici une troupe française passable et une troupe
russe, tellement bonne que j’en ai été confondu de
surprise. Paris excepté, il n’y a certainement pas une
troupe à l’étranger qui puisse rivaliser avec celle-ci.
Cela tient évidemment à la race, car j’ai retrouvé la
même supériorité de jeu dans les acteurs du théâtre
polonais à Varsovie.
Ce 27. Jeudi.
Ma chatte chérie, me voilà de nouveau occupé à t’écrire.
Mais l’idée qu’il y a 18 jours et plus de la moitié de
l’Europe entre le bec de ma plume et le premier regard
que tu laisseras tomber sur ces lignes, cette conviction
est plus que saisissante pour glacer une veine
épistolaire, comme la mienne. Il faut à la pensée de
l’homme une ferveur presque religieuse pour ne pas se
laisser accabler à cette terrible idée de la distance.
Hier, en te quittant, je suis allé dîner au club. Il y a
ici plusieurs clubs dans le genre de ceux de Londres et
dont quelques-uns sont montés sur un pied tout à fait
grandiose. On y dîne, on y joue aux cartes et on y
trouve une collection de journaux russes et étrangers,
livres, brochures, etc. Ce sont en ce moment les seuls
points de réunion qu’il y ait, car la plus grande partie
de la société a déjà quitté la ville. Le théâtre est peu
suivi, les promenades sont aussi peu, bien qu’il y en
ait des charmantes. Mais c’est la ville elle-même, la
ville dans son immense variété que je voudrais pouvoir
te montrer, toi qui vois tout, que de choses ne
verrais-tu pas ici! Comme tu sentirais d’influent, ce
que les anciens appelaient le génie du lieu, planant sur
cet entassement grandiose des choses les plus variées,
les plus pittoresques. Il y a je ne sais quoi de
puissant et de serein, répandu sur cette ville.
Peste soit des interruptions. Il y a eu entre cette
ligne et la précédente une visite paternelle qui a duré
une heure et demie et qui a mis en complète déroute
toutes les belles choses que j’avais à te dire.
Ma chatte chérie, quand tu recevras cette lettre, je
serai sur le point de quitter Moscou. Ainsi je préviens
qu’à partir du 15 août tu feras bien de m’adresser tes
lettres à Pétersbourg, en les recommandant à Stieglitz.
Ici tout conspire à abréger mon séjour, et je crois que
mon père lui-même tout affligé qu’il sera de me voir
partir, attend avec quelque impatience le moment où il
pourra s’en aller d’ici. J’ignore, combien de temps je
resterai à Pétersbourg. Cela dépendra des chances que
j’y rencontrerai. Dans tous les cas j’espère et je
compte y avoir fini mes affaires assez tôt pour être
rendu à Tegernsee bien avant l’époque que tu as fixée
pour entreprendre ton voyage de Paris. Je te défends par
conséqu<ent> de songer à le faire seule. En attendant,
soigne bien ta santé, cette sacrée santé qui te débraie
chaque instant. Mille tendresses les plus tendres à ton
frère et à sa femme. Il est entendu qu’elles sont
accompagnées de tant de vœux pour l’excellent résultat
de la grossesse4. Mes hommages à Casimire et ajoute y,
je te prie, quelque phrase spirituellement tendre que
j’ai pas le temps d’élaborer. J’avais encore un volume
des choses dans la plume, mais grâce à l’interruption
elles s’y sont desséchées. Il n’y reste que deux baisers
bien paternels pour Marie, le Herzblättchen, et un autre
pour Dmitri.
Tout à toi, ma chatte.
Перевод:
Москва. 26 июля 1843
Милая моя кисанька, я был прав, предполагая, что
взрыв моей досады ускорит прибытие твоего письма. Ибо
драгоценное письмо твое от 8 числа, столь долгожданное,
я получил вчера, два часа спустя после того, как
отправил свое на почту. Мне с торжественным видом
вручила его маминька. От души проклинаю, можешь мне
поверить, новый приступ несносного ревматизма, который
имел подлость напасть на тебя даже в мое отсутствие, и
вполне согласен с тобою, что ему надо объявить войну
насмерть, войну на полное уничтожение. А потому вполне
одобряю твое намерение съездить в Париж. Но мне хочется,
чтобы ты не уезжала раньше моего возвращения в Мюнхен,
что, кстати сказать, произойдет довольно скоро. Ибо я
надеюсь с Божьей помощью вернуться к тебе в сентябре.
Теперь уместно, думается мне, сообщить тебе некоторые
подробности относительно моего житья здесь. Как тебе
известно, мы приехали сюда 8-го, как раз в тот день,
когда ты написала мне письмо. Это совпадение мне более
чем приятно. Родители, предуведомленные о нашем приезде
за несколько дней, сняли для нас в своем же доме
квартиру в первом этаже, о трех довольно хороших и
чистых комнатах для нас, да еще с четвертою для верного
Щуки; его комната примыкает к моей. Околоток, в котором
находится дом, очень напоминает парижский пригород, но
не столь убог и больше похож на деревню. В нашем полном
и безраздельном распоряжении имеется экипаж и лошади.
Сестра моя с мужем живет по соседству, и, должен
признаться, меня приятно поразили комфорт и изящество их
обстановки. К тому же они любят хороший стол, так что
два-три раза в неделю у них обедает вся семья. Но и
отцовская кухня несколько усовершенствовалась. Я тебе
уже писал, что мой зять вполне реабилитирован в моем
представлении. Он был очень полезен и услужлив в том
важном деле, которое мы только что завершили, и одного
того, как он предлагал свои услуги, было бы достаточно,
чтобы отмести все подозрения, которые у меня зародились
против него. Помимо всего, это человек большого ума и
неисчерпаемой жизнестойкости. Что до сестры, которая
вполне естественно должна интересовать тебя, раз по
всеобщему мнению между мной и ею такое большое сходство,
— то она в настоящее время переживает медовый месяц
материнства. Ребенок поглощает ее всю целиком, он
обещает стать со временем, может быть, и не красивым, но
очень крепким мальчиком. Мать моя, как ты и
предполагала, большею частью лежит, свернувшись на
диване. Я прочел ей из твоего письма слова, относящиеся
к ней, и она была ими весьма тронута. Она много
расспрашивает о тебе и полюбила тебя по моим рассказам.
Ее мечта — увидеть тебя в один прекрасный день во плоти,
когда ты приедешь к ним в деревню вместе с м-ль Мари и
Дмитрием, или, вернее, приедешь к себе, ибо теперь ты,
сама того не ведая, стала русской землевладелицей,
неограниченной властительницей трех-четырех сотен
крестьян. Мне, право, очень жаль мою бедную мать.
Невозможно любить своих детей с большим смирением,
нежели она. Она едва решается высказать пожелание, чтобы
я подольше побыл возле них, и не столько верит, сколько
делает вид, что верит моим обещаниям опять свидеться с
ними в будущем году. Что до отца, то он проявил в деле о
наследстве столько обходительности, что вполне
оправдывает мое всегдашнее о нем мнение, а именно, что
его отношение к нам было простым недоразумением, и
вызвано оно было нашим долгим отсутствием и присущей нам
леностью. Я нахожу его теперь не таким старым, не таким
слабым, каким он казался первое время. Его вкусы и
привычки все те же и по-прежнему дают моему брату повод
к язвительным насмешкам. Его-то, беднягу, я от души
жалею, ибо ему приходится радоваться и благодарить за
решение, принятое в отношении его, которое он в глубине
души принимает как приговор к ссылке. Обычная твоя
проницательность не обманула тебя, когда ты уверяла
меня, что жизнь в России будет ему еще неприятнее, чем
мне. В действительности так оно и есть. Столь
нетребовательный за границей в отношении роскоши и
удобств, он проявляет здесь во всем такие высокие
требования и так страстно все осуждает, что даже в
литературном фельетоне это бросилось бы в глаза. Зато он
с большой нежностью и теплотой встречает каждое
доказательство того, что ты его не забываешь; его
стремление сохранить связь с тою жизнью, которую он вел
возле нас, настолько в нем сильно, что, говоря о
работах, которые он собирается предпринять в деревне, —
он никогда не упускает случая упомянуть о будущности
Дмитрия и любит высчитывать прекрасное состояние,
которое мы с ним со временем Дмитрию оставим. Вчера он
попросил прочесть ему твое письмо от начала до конца, и
с твоей стороны будет очень мило, если ты как-нибудь
напишешь ему одно из тех любезных писем, какие ты умеешь
писать, когда бываешь в ударе. Хорошо было бы добавить к
письму несколько строк для маминьки и для сестры. Но
возможно, что этот шедевр уже не застанет меня в Москве.
Помимо семьи, имеются еще тетки, кузины и пр. и пр.,
которые в первое время всплывали передо мной как
призраки, но мало-помалу они снова приняли обличье и
оттенки действительности. Я встретил также несколько
университетских товарищей, среди которых иные составили
себе имя в литературе и стали действительно выдающимися
людьми3. По вечерам часто бываем в театре. Здесь есть
сносная французская труппа и столь хорошая русская, что
я был поражен. Исключая Париж, нигде за границей нет
труппы, которая могла бы соперничать с нею. Это,
вероятно, расовая особенность, ибо такое же мастерство
игры я наблюдал в польском театре в Варшаве.
27-го. Четверг
Милая моя кисанька, вот я снова пишу тебе. Но мысль, что
между кончиком моего пера и первым взглядом, который ты
бросишь на эти строки, простираются целых 18 дней и
пол-Европы, — мысль эта более чем достаточна, чтобы
охладить писательский пыл вроде моего. Человеческая
мысль должна отличаться почти что религиозным рвением,
чтобы не быть подавленной страшным представлением о
дали. Вчера, расставшись с тобою, я пошел в клуб
обедать. Здесь имеется несколько клубов в духе
лондонских и некоторые из них поставлены прямо-таки на
широкую ногу. Тут и обедают, и играют в карты; есть тут
и целое собрание русских и заграничных газет, книг,
брошюр и т. д. В настоящее время только в клубах и
собираются. Ибо большая часть общества уже выехала из
города. Театр посещается мало, также мало народу и на
местах гуляния, хоть среди них есть и очень приятные. Но
больше всего мне хотелось бы показать тебе самый город в
его огромном разнообразии. Ты, умеющая разглядеть все, —
чего бы ты только не высмотрела здесь. Как бы ты почуяла
наитием то, что древние называли гением места, он реет
над этим величественным нагромождением, таким
разнообразным, таким живописным. Нечто мощное и
невозмутимое разлито над этим городом.
Будь неладны все, кто мешает разговору! Между этой
строкою и предыдущею состоялся отцовский визит,
продлившийся полтора часа и совершенно рассеявший все
прекрасное, что я собирался сказать тебе. Моя милая
кисанька, когда ты получить это письмо, я буду уже
собираться к отъезду из Москвы. Итак, предупреждаю тебя,
что с 15 августа письма мне лучше посылать в Петербург,
поручая их Штиглицу. Тут все словно сговорилось, чтобы
сократить мое здешнее пребывание, и мне кажется, что
даже отец, хоть и будет огорчен моим отъездом, с
нетерпением ждет дня, когда сможет уехать отсюда. Не
знаю еще, сколько времени пробуду я в Петербурге. Это
будет зависеть от того, какие возможности мне там
откроются. Во всяком случае, я надеюсь и рассчитываю
покончить с делами пораньше, чтобы приехать в Тегернзее
задолго до срока, который ты наметила для поездки в
Париж. Следственно, я запрещаю тебе уезжать без меня. А
пока береги свое здоровье, злополучное здоровье,
расстраивающееся то и дело. Передай самый нежный привет
своему брату и его жене. Привет, само собою разумеется,
сопровождается самыми сердечными пожеланиями
относительно благополучного исхода ее беременности.
Привет Казимире, да прибавь к нему, прошу тебя,
несколько остроумно-ласковых слов, которые мне недосуг
придумывать. На кончике пера у меня было еще множество
вещей сказать тебе, но благодаря помехе они высохли.
Осталось только два истинно отеческих поцелуя — один для
Мари, Herzblättchen*, другой — для Дмитрия.
Весь твой, моя кисанька.
* сердечного дружка (нем.). |