Si, parmi les questions du jour ou plutôt du siècle,
il en est une qui résume et concentre comme dans un
foyer toutes les anomalies, toutes les contradictions et
toutes les impossibilités contre lesquelles se débat
l’Europe Occidentale, c’est assurément la question
romaine.
Et il n’en pouvait être autrement, grâce à cette
inexorable logique que Dieu a mise, comme une justice
cachée, dans les événements de ce monde. La profonde et
irréconciliable scission qui travaille depuis des
siècles l’Occident, devait trouver enfin son expression
suprême, elle devait pénétrer jusqu’à la racine de
l’arbre. Or, c’est un titre de gloire que personne ne
contestera à Rome: elle est encore de nos jours, comme
elle l’a toujours été, la racine du monde occidental. Il
est douteux toutefois, malgré la vive préoccupation que
cette question suscite, qu’on se soit rendu un compte
exact de tout ce qu’elle contient.
Ce qui contribue probablement à donner le change sur la
nature et sur la portée de la question telle qu’elle
vient de se poser, c’est d’abord la fausse analogie de
ce que nous avons vu arriver à Rome avec certains
antécédents de ses révolutions antérieures; c’est aussi
la solidarité très réelle qui rattache le mouvement
actuel de Rome au mouvement général de la révolution
européenne. Toutes ces circonstances accessoires, qui
paraissent expliquer au premier abord la question
romaine, ne servent en réalité qu’à en dissimuler la
profondeur.
Non, certes, ce n’est pas là une question comme une
autre — car non seulement elle touche à tout dans
l’Occident, mais on peut même dire qu’elle le déborde.
On ne serait assurément pas accusé de soutenir un
paradoxe ou d’avancer une calomnie en affirmant qu’à
l’heure qu’il est, tout ce qui reste encore de
Christianisme positif à l’Occident, se rattache, soit
explicitement, soit par des affinités plus ou moins
avouées, au Catholicisme Romain dont la Papauté, telle
que les siècles l’ont faite, est évidemment la clef de
voûte et la condition d’existence.
Le Protestantisme avec ses nombreuses ramifications,
après avoir fourni à peine une carrière de trois siècles,
se meurt de décrépitude dans tous les pays où il avait
regné jusqu’à présent, l’Angleterre seule exceptée; — ou
s’il révèle encore quelques éléments de vie, ces
éléments aspirent à rejoindre Rome. Quant aux doctrines
religieuses qui se produisent en dehors de toute
communauté avec l’un ou l’autre de ces deux symboles, ce
ne sont évidemment que des opinions individuelles.
En un mot: la Papauté — telle est la colonne unique qui
soutient tant bien que mal en Occident tout ce pan de
l’édifice chrétien resté debout après la grande ruine du
seizième siècle et les écroulements successifs qui ont
eu lieu depuis. Maintenant c’est cette colonne que l’on
se dispose à attaquer par sa base.
Nous connaissons fort bien toutes les banalités, tant de
la presse quotidienne que du langage officiel de
certains gouvernements, dont on a l’habitude de se
servir pour masquer la réalité: on ne veut pas toucher à
l’institution religieuse de la Papauté, — on est à
genoux devant elle, — on la respecte, on la maintiendra,
— on ne conteste même pas à la Papauté son autorité
temporelle, — on prétend seulement en modifier
l’exercice. On ne lui demandera que des concessions
reconnues indispensables et on ne lui imposera que des
réformes parfaitement légitimes. Il y a dans tout ceci
passablement de mauvaise foi et surabondamment
d’illusions.
Il y a certainement de la mauvaise foi, même de la part
des plus candides, à faire semblant de croire que des
réformes sérieuses et sincères, introduites dans le
régime actuel de l’Etat Romain, puissent ne pas aboutir
dans un temps donné à une sécularisation complète de cet
Etat.
Mais la question n’est même pas là: la véritable
question est de savoir au profit de qui se ferait cette
sécularisation, c’est-à-dire quels seront: la nature,
l’esprit et les tendances du pouvoir auquel vous
remettriez l’autorité temporelle après en avoir
dépouillé la Papauté? — Car, vous ne sauriez vous le
dissimuler, c’est sous la tutelle de ce nouveau pouvoir
que la Papauté serait désormais appelée à vivre.
Et c’est ici que les illusions abondent. Nous
connaissons le fétichisme des Occidentaux pour tout ce
qui est forme, formule et mécanisme politique. Ce
fétichisme est devenu comme une dernière religion de
l’Occident; mais, à moins d’avoir les yeux et l’esprit
complètement fermés et scellés a toute expérience comme
à toute évidence, comment, après ce qui vient de se
passer, parviendrait-on encore à se persuader que dans
l’état actuel de l’Europe, de l’Italie, de Rome, les
institutions libérales ou semi-libérales que vous aurez
imposées au Pape resteraient longtemps aux mains de
cette opinion moyenne, modérée, mitigée, telle que vous
vous plaisez à la rêver dans l’intérêt de votre thèse,
qu’elles ne seraient point promptement envahies par la
révolution et transformées aussitôt en machines de
guerre pour battre en brèche, non pas seulement la
souveraineté temporelle du Pape, mais bien l’institution
religieuse elle-même. Car vous auriez beau recommander
au principe révolutionnaire, comme l’Eternel à Satan, de
ne molester que le corps du fidèle Job sans toucher à
son âme, soyez bien convaincus que la révolution, moins
scrupuleuse que l’ange des ténèbres, ne tendrait nul
compte de vos injonctions.
Toute illusion, toute méprise à cet égard sont
impossibles pour qui a bien réellement compris ce qui
fait le fond du débat qui s’agite en Occident — ce qui
en est devenu depuis des siècles la vie même; vie
anormale mais réelle, maladie qui ne date pas d’hier et
qui est toujours encore en voie de progrès. Et s’il se
rencontre si peu d’hommes qui ont le sentiment de cette
situation, cela prouve seulement que la maladie est déjà
bien avancée.
Nul doute, quant à la question romaine, que la plupart
des intérêts qui réclament des réformes et des
concessions de la part du Pape sont des intérêts
honnêtes, légitimes et sans arrière-pensée; qu’une
satisfaction leur est due et que même elle ne saurait
leur être plus longtemps refusée. Mais telle est
l’incroyable fatalité de la situation, que ces intérêts
d’une nature toute locale et d’une valeur
comparativement médiocre dominent et compromettent une
question immense. Ce sont de modestes et inoffensives
habitations de particuliers situées de telle sorte
qu’elles commandent une place de guerre et,
malheureusement, l’ennemi est aux portes.
Car encore une fois la sécularisation de l’Etat romain
est au bout de toute réforme sincère et sérieuse qu’on
voudrait y introduire, et d’autre part la sécularisation
dans les circonstances présentes ne serait qu’un
désarmement devant l’ennemi — une capitulation ...
Eh bien, qu’est-ce à dire? que la question romaine posée
dans ces termes est tout bonnement un labyrinthe sans
issue; que l’institution papale par le développement
d’un vice caché en est arrivée après une durée de
quelques siècles à cette période de l’existence où la
vie, comme on l’a dit, ne se faisait plus sentir que par
une difficulté d’être? Que Rome qui a fait l’Occident à
son image se trouve comme lui acculée à une
impossibilité? Nous ne disons pas le contraire...
Et c’est ici qu’éclate visible comme le soleil cette
logique providentielle qui régit comme une loi
intérieure les événements de ce monde.
Huit siècles seront bientôt révolus depuis le jour où
Rome a brisé le dernier lien qui la rattachait à la
tradition orthodoxe de l’Eglise universelle. — Ce
jour-là Rome en se faisant une destinée à part a décidé
pour des siècles de celle de l’Occident.
On connaît généralement les différences dogmatiques qui
séparent Rome de l’Eglise orthodoxe. Au point de vue de
la raison humaine cette différence, tout en motivant la
séparation, n’explique pas suffisamment l’abîme qui
c’est creusé non pas entre les deux Eglises — puisque
l’Eglise est Une et Universelle — mais entre les deux
mondes, les deux humanités pour ainsi dire qui ont suivi
ces deux drapeaux différents.
Elle n’explique pas suffisamment comment ce qui a dévié
alors, a dû de toute nécessité aboutir au terme où nous
le voyons arriver aujourd’hui.
Jésus-Christ avait dit: «Mon Royaume n’est pas de ce
monde»; — eh bien, il s’agit de comprendre comment Rome,
après s’être séparée de l’Unité, s’est crue en droit,
dans un intérêt qu’elle a identifié avec l’intérêt même
du christianisme, d’organiser un Royaume du Christ comme
un royaume du monde.
Il est très difficile, nous le savons bien, dans les
idées de l’Occident de donner à cette parole sa
signification légitime; on sera toujours tenter de
l’expliquer, non pas dans le sens orthodoxe, mais dans
un sens protestant. Or, il y a entre ces deux sens la
distance, qui sépare ce qui est divin de ce qui est
humain. Mais pour être séparée par cette incommensurable
distance, la doctrine orthodoxe, il faut le reconnaître,
n’est guère plus rapprochée de celle de Rome — et voici
pourquoi:
Rome, il est vrai, n’a pas fait comme le Protestantisme,
elle n’a point supprimé le centre chrétien qui est
l’Eglise, au profit du moi humain — mais elle l’a
absorbé dans le moi romain. — Elle n’a point nié la
tradition, elle s’est contentée de la confisquer à son
profit. Mais usurper sur ce qui est divin n’est-ce pas
aussi le nier?.. Et voilà ce qui établit cette
redoutable, mais incontestable solidarité qui rattache à
travers les temps l’origine du Protestantisme aux
usurpations de Rome. Car l’usurpation a cela de
particulier que non-seulement elle suscite la révolte,
mais crée encore à son profit une apparence de droit.
Aussi l’école révolutionnaire moderne ne s’y est-elle
pas trompée. La révolution, qui n’est que l’apothéose de
ce même moi humain arrivé à son entier et plein
épanouissement, n’a pas manqué de reconnaître pour siens
et de saluer comme ses deux glorieux maîtres Luther
aussi bien que Grégoire VII. La voix du sang lui a parlé
et elle a adopté l’un en dépit de ses croyances
chrétiennes comme elle a presque canonisé l’autre, tout
pape qu’il était.
Mais si le rapport évident qui lie les trois termes de
cette série est le fond même de la vie historique de
l’Occident, il est tout aussi incontestable qu’on ne
saurait lui assigner d’autre point de départ que cette
altération profonde que Rome a fait subir au principe
chrétien par l’organisation qu’elle lui a imposée.
Pendant des siècles l’Eglise d’Occident, sous les
auspices de Rome, avait presque entièrement perdu le
caractère que la loi de son origine lui assignait. Elle
avait cessé d’être au milieu de la grande société
humaine une société de fidèles librement réunie en
esprit et en vérité sous la loi du Christ. Elle était
devenue une institution, une puissance politique — un
Etat dans l’Etat. A vrai dire, pendant la durée du
moyen-âge, l’Eglise en Occident n’était autre chose
qu’une colonie romaine établie dans un pays conquis.
C’est cette organisation qui, en rattachant l’Eglise à
la glèbe des intérêts terrestres, lui avait fait, pour
ainsi dire, des destinées mortelles. En incarnant
l’élément divin dans un corps infirme et périssable,
elle lui a fait contracter toutes les infirmités comme
tous les appétits de la chair. De cette organisation est
sortie pour l’Eglise romaine, par une fatalité
providentielle, — la nécessité de la guerre, de la
guerre matérielle, nécessité qui, pour une institution
comme l’Eglise, équivalait à une condamnation absolue.
De cette organisation sont nés ce conflit de prétentions
et cette rivalité d’intérêts qui devaient forcément
aboutir à une lutte acharnée entre le Sacerdoce et
l’Empire — à ce duel vraiment impie et sacrilège qui en
se prolongeant à travers tout le moyen-âge a blessé à
mort en Occident le principe même de l’autorité.
De là tant d’excès, de violences, d’énormités accumulés
pendant des siècles pour étayer ce pouvoir matériel dont
Rome ne croyait pas pouvoir se passer pour sauvegarder
l’Unité de l’Eglise et qui néanmoins ont fini, comme ils
devaient finir, par briser en éclats cette Unité
prétendue. Car, on ne saurait le nier, l’explosion de la
Réforme au seizième siècle n’a été dans son origine que
la réaction du sentiment chrétien trop longtemps froissé,
contre l’autorité d’une Eglise qui sous beaucoup de
rapports ne l’était plus que de nom. — Mais comme depuis
des siècles Rome s’était soigneusement interposée entre
l’Eglise universelle et l’Occident, les chefs de la
Réforme, au lieu de porter leurs griefs au tribunal de
l’autorité légitime et compétente, aimèrent mieux en
appeler au jugement de la conscience individuelle —
c’est-à-dire qu’ils se firent juges dans leur propre
cause.
Voilà l’écueil sur lequel la réforme du seizième siècle
est venue échouer. Telle est, n’en déplaise à la sagesse
des docteurs de l’Occident, la véritable et la seule
cause qui a fait dévier ce mouvement de la réforme —
chrétien à son origine, jusqu’à la faire aboutir à la
négation de l’autorité de l’Eglise et, par suite, du
principe même de toute autorité. Et c’est par cette
brèche, que le Protestantisme a ouverte pour ainsi dire
à son insu, que le principe anti-chrétien a fait plus
tard irruption dans la société de l’Occident.
Ce résultat était inévitable, car le moi humain livré à
lui-même est anti-chrétien par essence. La révolte,
l’usurpation du moi ne datent pas assurément des trois
derniers siècles, mais ce qui alors était nouveau, ce
qui se produisait pour la première fois dans l’histoire
de l’humanité, c’était de voir cette révolte, cette
usurpation élevées à la dignité d’un principe et
s’exerçant à titre d’un droit essentiellement inhérent à
la personnalité humaine.
II ne fallait pas moins que la venue au monde du
Christianisme pour inspirer à l’homme des prétentions
aussi altières, comme il ne fallait pas moins que la
présence du souverain légitime pour rendre la révolte
complète et l’usurpation flagrante.
Depuis ces trois derniers siècles la vie historique de
l’Occident n’a donc été, et n’a pu être, qu’une guerre
incessante, un assaut continuel livré à tout ce qu’il y
avait d’éléments chrétiens dans la composition de
l’ancienne société occidentale. Ce travail de démolition
a été long, car avant de pouvoir s’attaquer aux
institutions il avait fallu détruire ce qui en faisait
le ciment: c’est-à-dire les croyances.
Ce qui fait de la première révolution française une date
à jamais mémorable dans l’histoire du monde, c’est
qu’elle a inauguré pour ainsi dire l’avènement de l’idée
anti-chrétienne aux gouvernements de la société
politique.
Que cette idée est le caractère propre et comme l’âme
elle-même de la Révolution, il suffit, pour s’en
convaincre, d’examiner quel est son dogme essentiel, —
le dogme nouveau qu’elle a apporté au monde. C’est
évidemment le dogme de la souveraineté du peuple. Or,
qu’est-ce que la souveraineté du peuple, sinon celle du
moi humain multiplié par le nombre — c’est-à-dire appuyé
sur la force? Tout ce qui n’est pas ce principe n’est
plus la révolution et ne saurait avoir qu’une valeur
purement relative et contingente. Voilà pourquoi, soit
dit en passant, rien n’est plus niais, ou plus perfide
que d’attribuer aux institutions politiques que la
Révolution a créées, une autre valeur que celle-là. Ce
sont des machines de guerre admirablement appropriées à
l’usage pour lequel elles ont été faites, mais qui en
dehors de cette destination ne sauraient jamais, dans
une société régulière, trouver d’emploi convenable.
La Révolution d’ailleurs a pris soin elle-même de ne
nous laisser aucun doute sur sa véritable nature en
formulant ainsi ses rapports vis-à-vis du christianisme:
«l’Etat comme tel n’a point de religion». — Car tel est
le Credo de l’Etat moderne.
Voilà, à vrai dire, la grande nouveauté que la
Révolution a apportée au monde. Voilà son oeuvre propre,
essentielle — un fait sans antécédents dans l’histoire
des sociétés humaines.
C’était la première fois qu’une société politique
acceptait pour la régir un Etat parfaitement étranger à
toute sanction supérieure à l’homme; un Etat qui
déclarait qu’il n’avait point d’âme ou que s’il en avait
une, cette âme n’était point religieuse. — Car, qui ne
sait que même dans l’antiquité païenne, dans tout ce
monde de l’autre côté de la croix, placé sous l’empire
de la tradition universelle que le paganisme a bien pu
défigurer mais sans l’interrompre, — la cité, l’Etat,
étaient avant tout une institution religieuse. C’était
comme un fragment détaché de la tradition universelle
qui en s’incarnant dans une société particulière se
constituait comme un centre indépendant. C’était pour
ainsi dire de la religion localisée, matérialisée.
Nous savons fort bien que cette prétendue neutralité en
matière religieuse n’est pas une chose sérieuse de la
part de la Révolution. Elle-même connaît trop bien la
nature de son adversaire pour ne pas savoir que
vis-à-vis de lui la neutralité est impossible: «Qui
n’est pas pour moi est contre moi». En effet, pour
offrir la neutralité au christianisme il faut déjà avoir
cessé d’être chrétien. Le sophisme de la doctrine
moderne échoue ici contre la nature toute-puissante des
choses. Pour que cette prétendue neutralité eût un sens,
pour qu’elle fût autre chose qu’un mensonge et un piège,
il faudrait de toute nécessité que l’Etat moderne
consentît à se dépouiller de tout caractère d’autorité
morale, qu’il se résignât à n’être qu’une simple
institution de police, un simple fait matériel,
incapable par nature d’exprimer une idée morale
quelconque. — Soutiendra-t-on sérieusement que la
Révolution accepte pour l’Etat qu’elle a créé et qui la
représente une condition semblable, non seulement humble,
mais impossible?.. Elle l’accepte si peu que d’après sa
doctrine bien connue elle ne fait dériver l’incompétence
de la loi moderne en matière religieuse que de la
conviction où elle est que la morale, dépouillée de
toute sanction surnaturelle, suffit aux destinées de la
société humaine. Cette proposition peut être vraie ou
fausse, mais cette proposition, on l’avouera, est toute
une doctrine, et, pour tout homme de bonne foi, une
doctrine qui équivaut à la négation la plus complète de
la vérité chrétienne.
Aussi, en dépit de cette prétendue incompétence et de sa
neutralité constitutionnelle en matière de religion,
nous voyons que partout où l’Etat moderne s’est établi,
il n’a pas manqué de réclamer et d’exercer vis-à-vis de
l’Eglise la même autorité et les mêmes droits que ceux
qui avaient appartenu aux anciens pouvoirs. Ainsi en
France, par exemple, dans ce pays de logique par
excellence, la loi a beau déclarer que l’Etat comme tel
n’a point de religion, celui-ci, dans ses rapports à
l’égard de l’Eglise catholique, n’en persiste pas moins
à se considérer comme l’héritier parfaitement légitime
du Roi très chrétien, — du fils aîné de cette Eglise.
Rétablissons donc la vérité des faits. L’Etat moderne ne
proscrit les religions d’Etat que parce qu’il a la
sienne — et cette religion c’est la Révolution.
Maintenant, pour en revenir à la question romaine, on
comprendra sans peine la position impossible que l’on
prétend faire à la Papauté en l’obligeant à accepter
pour sa souveraineté temporelle les conditions de l’Etat
moderne. La Papauté sait fort bien quelle est la nature
du principe dont il relève. Elle le comprend d’instinct,
la conscience chrétienne du prêtre dans le Pape l’en
avertirait au besoin. Entre la Papauté et ce principe il
n’y a point de transaction possible; car ici une
transaction ne serait pas une pure concession de pouvoir,
ce serait tout bonnement une apostasie. — Mais,
dira-t-on, pourquoi le Pape n’accepterait-il pas les
institutions sans le principe? — C’est encore là une des
illusions de cette opinion soi-disant modérée, qui se
croit éminemment raisonnable et qui n’est
qu’inintelligente. Comme si des institutions pouvaient
se séparer du principe qui les a créées et qui les fait
vivre... Comme si le matériel d’institutions privées de
leur âme était autre chose qu’un attirail mort et sans
utilité — un véritable encombrement. D’ailleurs les
institutions politiques ont toujours en définitive la
signification que leur attribuent, non pas ceux qui les
donnent, mais ceux qui les obtiennent — surtout quand
ils vous les imposent.
Si le Pape n’eût été que prêtre, c’est-à-dire si la
Papauté fût restée fidèle à son origine, la Révolution
n’aurait eu aucune prise sur elle, car la persécution
n’en est pas une. Mais c’est l’élément mortel et
périssable qu’elle s’est identifié qui la rend
maintenant accessible à ses coups. C’est là le gage que
depuis des siècles la Papauté romaine a donné par avance
à la Révolution.
Et c’est ici, comme nous l’avons dit, que la logique
souveraine de l’action providentielle s’est manifestée
avec éclat. De toutes les institutions que la Papauté a
enfantées depuis sa séparation d’avec l’Eglise Orthodoxe,
celle qui a le plus profondément marqué cette séparation,
qui la le plus aggravée, le plus consolidée, c’est sans
nul doute la souveraineté temporelle du Pape. Et c’est
précisément contre cette institution que nous voyons la
Papauté venir se heurter aujourd’hui.
Depuis longtemps assurément le monde n’avait rien eu de
comparable au spectacle qu’a offert la malheureuse
Italie pendant les derniers temps qui ont précédé ses
nouveaux désastres. Depuis longtemps nulle situation,
nul fait historique n’avaient eu cette physionomie
étrange. Il arrive parfois que des individus à la veille
de quelque grand malheur se trouvent, sans motif
apparent, subitement pris d’un accès de gaieté
frénétique, d’hilarité furieuse — eh bien, ici c’est un
peuple tout entier qui a été tout à coup saisi d’un
accès de cette nature. Et cette fièvre, ce délire s’est
soutenu, s’est propagé pendant des mois. Il y a eu un
moment où il avait enlacé comme d’une chaîne électrique
toutes les classes, toutes les conditions de la société
et ce délire si intense, si général, avait adopté pour
mot d’ordre le nom d’un Pape!..
Que de fois le pauvre prêtre chrétien au fond de sa
retraite n’a-t-il pas dû frémir au bruit de cette orgie
dont on le faisait le dieu! Que de fois ces
vociférations d’amour, ces convulsions d’enthousiasme
n’ont-elles pas dû porter la consternation et le doute
dans l’âme de ce chrétien livré en proie à cette
effrayante popularité!
Ce qui surtout devait le consterner, lui, le Pape, c’est
qu’au fond de cette popularité immense, à travers toute
cette exaltation des masses, quelque effrénée qu’elle
fût, il ne pouvait méconnaître un calcul et une
arrière-pensée.
C’était la première fois que l’on affectait d’adorer le
Pape en le séparant de la Papauté. Ce n’est pas assez
dire: tous ces hommages, toutes ces adorations ne
s’adressaient à l’homme que parce que l’on espérait
trouver en lui un complice contre l’institution. En un
mot, on voulait fêter le Pape en faisant un feu de joie
de la Papauté. Et ce qu’il y avait de particulièrement
redoutable dans cette situation, c’est que ce calcul,
cette arrière-pensée n’étaient pas seulement dans
l’intention des partis, ils se retrouvaient aussi dans
le sentiment instinctif des masses. Et rien assurément
ne pouvait mieux mettre à nu toute la fausseté et toute
l’hypocrisie de la situation que de voir l’apothéose
décernée au chef de l’Eglise Catholique, au moment même
où la persécution se déchaînait plus ardente que jamais
contre l’ordre des Jésuites.
L’institution des Jésuites sera toujours un problème
pour l’Occident. C’est encore là une de ces énigmes dont
la clef est ailleurs. On peut dire avec vérité que la
question des Jésuites tient de trop près à la conscience
religieuse de l’Occident pour qu’il puisse jamais la
résoudre d’une manière entièrement satisfaisante.
En parlant des jésuites, en cherchant à les soumettre à
une appréciation équitable, il faut commencer par mettre
hors de cause tous ceux (et leur nom est légion) pour
qui le mot de jésuite n’est plus qu’un mot de passe, un
cri de guerre. Certes, de toutes les apologies que l’on
a essayées en faveur de cet ordre, il n’en est pas de
plus éloquente, de plus convaincante que la haine, cette
haine furieuse et implacable que lui ont vouée tous les
ennemis de la Religion Chrétienne. Mais, ceci admis, on
ne saurait se dissimuler que bien des catholiques
romains les plus sincères, les plus dévoués à leur
Eglise, depuis Pascal jusqu’à nos jours, n’ont cessé de
génération en génération de nourrir une antipathie
déclarée insurmontable contre cette institution. Cette
disposition d’esprit dans une fraction considérable du
monde catholique constitue peut-être une des situations
les plus réellement saisissantes et les plus tragiques
où il soit donné à l’âme humaine de se trouver placée.
En effet, que peut-on imaginer de plus profondément
tragique que le combat qui doit se livrer dans le cœur
de l’homme, lorsque, partagé entre le sentiment de la
vénération religieuse, de ce sentiment de piété plus que
filiale, et une odieuse évidence, il s’efforce de
récuser, de refouler le témoignage de sa propre
conscience plutôt que de s’avouer: la solidarité réelle
et incontestable qui lie l’objet de son culte à celui de
son aversion. — Et cependant telle est la situation de
tout catholique fidèle qui, aveuglé par son inimitié
contre les jésuites, cherche à se dissimuler un fait
d’une éclatante évidence, à savoir: la profonde,
l’intime solidarité qui lie cet ordre, ses tendances,
ses doctrines, ses destinées, aux tendances, aux
doctrines, aux destinées de l’Eglise romaine et
l’impossibilité absolue de les séparer l’un de l’autre,
sans qu’il en résulte une lésion organique et une
mutilation évidente. Car si, en se dégageant de toute
prévention, de toute préoccupation de parti, de secte et
même de nationalité, l’esprit appliqué à l’impartialité
la plus absolue et le cœur rempli de charité chrétienne,
on se place en présence de l’histoire et de la réalité
et que, après les avoir interrogées l’une et l’autre, on
se pose de bonne foi cette question: Qu’est-ce que les
jésuites? voici, nous pensons, la réponse que l’on se
fera: les jésuites sont des hommes pleins d’un zèle
ardent, infatigable, souvent héroïque, pour la cause
chrétienne et qui pourtant se sont rendus coupables d’un
bien grand crime vis-à-vis du christianisme; — c’est que,
dominés par le moi humain, non pas comme individus mais
comme ordre, ils ont cru la cause chrétienne tellement
liée à la leur propre — ils ont dans l’ardeur de la
poursuite et dans l’émotion du combat si complètement
oublié cette parole du Maître: «Que Ta volonté soit
faite et non pas la mienne!» — qu’ils ont fini par
rechercher la victoire de Dieu à tout prix, sauf celui
de leur satisfaction personnelle. Or, cette erreur, qui
a sa racine dans la corruption originelle de l’homme et
qui a été d’une portée incalculable dans ses
conséquences pour les intérêts du christianisme, n’est
pas, tant s’en faut, un fait particulier à la Société de
Jésus. Cette erreur, cette tendance, lui est si bien
commune avec l’Eglise de Rome elle-même que l’on
pourrait à bon droit dire que c’est elle qui les
rattache l’une à l’autre par une affinité vraiment
organique, par un véritable lien du sang. C’est cette
communauté, cette identité de tendances qui fait de
l’Institut des jésuites l’expression concentrée mais
littéralement fidèle du catholicisme romain; qui fait
pour tout dire que c’est le catholicisme romain lui-même,
mais à l’état d’action, à l’état militant.
Et voilà pourquoi cet ordre: «ballotté d’âge en âge» à
travers les persécutions et le triomphe, l’outrage et
l’apothéose, n’a jamais trouvé, et ne saurait trouver,
en Occident, ni des convictions religieuses suffisamment
désintéressées dans sa cause pour pouvoir l’apprécier,
ni une autorité religieuse compétente pour le juger. Une
fraction de la société occidentale, celle qui a
résolument rompu avec le principe chrétien, ne s’attaque
aux jésuites que pour pouvoir à couvert de leur
impopularité mieux assurer les coups qu’elle adresse à
son véritable ennemi. Quant à ceux des catholiques
restés fidèles à Rome qui se sont faits les adversaires
de cet ordre, bien qu’individuellement parlant ils
puissent comme chrétiens être dans le vrai, toutefois
comme catholiques romains ils sont sans armes contre lui,
car en l’attaquant ils s’exposeraient toujours au danger
de blesser l’Eglise romaine elle-même.
Mais ce n’est pas seulement contre les jésuites, cette
force vive du catholicisme, qu’on a cherché à exploiter
la popularité moitié factice, moitié sincère dont on
avait enveloppé le pape Pie IX. Un autre parti encore
comptait aussi sur lui — une autre mission lui était
réservée.
Les partisans de l’indépendance nationale espéraient que,
sécularisant tout à fait la Papauté au profit de leur
cause, celui qui avant tout est prêtre, consentirait à
se faire le gonfalonier de la liberté italienne. C’est
ainsi que les deux sentiments les plus vivaces et les
plus impérieux de l’Italie contemporaine: l’antipathie
pour la domination séculière du clergé et la haine
traditionnelle de l’étranger, du barbare, de l’Allemand,
revendiquaient tous deux, au profit de leur cause, la
coopération du Pape. Tout le monde le glorifiait, le
déifiait même, mais à la condition qu’il se ferait le
serviteur de tout le monde, et cela dans un sens qui
n’était nullement celui de l’humilité chrétienne.
Parmi les opinions ou les influences politiques qui
venaient ainsi briguer son patronage en lui offrant leur
concours, il y en avait une qui avait jeté précédemment
quelque éclat parce qu’elle avait eu pour interprètes et
pour apôtres quelques hommes d’un talent littéraire peu
commun. A en croire les doctrines naïvement ambitieuses
de ces théoriciens politiques, l’Italie contemporaine
allait sous les auspices du Pontificat romain récupérer
la primauté universelle et ressaisir pour la troisième
fois le sceptre du monde. C’est-à-dire qu’au moment où
l’établissement papal était secoué jusque dans ses
fondements, ils proposaient sérieusement au Pape de
renchérir encore sur les données du moyen-âge et lui
offraient quelque chose comme un Califat chrétien — à la
condition, bien entendu, que cette théocratie nouvelle
s’exercerait avant tout dans l’intérêt de la nationalité
italienne.
On ne saurait, en vérité, assez s’émerveiller de cette
tendance vers le chimérique et l’impossible qui domine
les esprits de nos jours et qui est un des traits
distinctifs de l’époque. Il faut qu’il y ait une
affinité réelle entre l’utopie et la Révolution, car
chaque fois que celle-ci, un moment infidèle à ses
habitudes, veut créer au lieu de détruire, elle tombe
infailliblement dans l’utopie. Il est juste de dire que
celle à laquelle nous venons de faire allusion est
encore une des plus inoffensives.
Enfin vint un moment dans la situation donnée où,
l’équivoque n’étant plus possible, la Papauté, pour
ressaisir son droit, se vit obligée de rompre en visière
aux prétendus amis du Pape. C’est alors que la
Révolution jeta à son tour le masque et apparut au monde
sous les traits de la république romaine.
Quant à ce parti on le connaît maintenant, on l’a vu à l’œuvre.
C’est le véritable, le légitime représentant de la
Révolution en Italie. Ce parti-là considère la Papauté
comme son ennemi personnel à cause de l’élément chrétien
qu’il découvre en elle. Aussi n’en veut-il à aucun prix,
pas même pour l’exploiter. Il voudrait tout simplement
la supprimer et c’est par un motif semblable qu’il
voudrait aussi supprimer tout le passé de l’Italie,
toutes les conditions historiques de son existence comme
entachées et infectées de catholicisme, se réservant de
rattacher, par une pure abstraction révolutionnaire,
l’existence du régime qu’il prétend fonder, aux
antécédents républicains de l’ancienne Rome.
Eh bien, ce qu’il y a de particulier dans cette brutale
utopie, c’est que, quel que soit le caractère
profondément anti-historique dont elle est empreinte,
elle aussi a sa tradition bien connue dans l’histoire de
la civilisation italienne. — Elle n’est après tout que
la réminiscence classique de l’ancien monde païen, de la
civilisation païenne, — tradition qui a joué un grand
rôle dans l’histoire de l’Italie, qui s’est perpétuée à
travers tout le passé de ce pays, qui a eu ses
représentants, ses héros et même ses martyrs et qui, non
contente de dominer presque exclusivement ses arts et sa
littérature, a tenté à plusieurs reprises de se
constituer politiquement pour s’emparer de la société
tout entière. Et, chose remarquable, — chaque fois que
cette tradition, celle tendance a essayé de renaître,
elle est toujours apparue à la manière des revenants,
invariablement attachée à la même localité — à celle de
Rome.
Arrivée jusqu’à nos jours, le principe révolutionnaire
ne pouvait guère manquer de l’accueillir et de se
l’approprier à cause de la pensée anti-chrétienne qui
était en elle. Maintenant ce parti vient d’être abattu
et l’autorité du Pape en apparence restaurée. Mais si
quelque chose, il faut en convenir, pouvait encore
grossir le trésor de fatalités que cette question
romaine renferme, c’était de voir ce double résultat
obtenu par une intervention de la France.
Le lieu commun de l’opinion courante au sujet de cette
intervention c’est de n’y voir, comme on le fait assez
généralement, qu’un coup de tête ou une maladresse du
gouvernement français. Ce qu’il y a de vrai à dire, à ce
sujet, c’est que si le gouvernement français, en
s’engageant dans cette question insoluble en elle-même,
s’est dissimulé qu’elle était plus insoluble pour lui
que pour tout autre, cela prouverait seulement de sa
part une complète inintelligence tant de sa propre
position que de celle de la France... ce qui d’ailleurs
est fort possible, nous en convenons.
En général on s’est trop habitué en Europe, dans ces
derniers temps, à résumer l’appréciation que l’on fait
des actes ou plutôt des velléités d’action de la
politique française par une phrase devenue proverbiale:
«La France ne sait ce qu’elle veut». — Cela peut être
vrai, mais pour être parfaitement juste on devrait
ajouter que la France ne peut pas savoir ce qu’elle
veut. Car pour y réussir il faut avant tout avoir Une
volonté — et la France depuis soixante ans est condamnée
à en avoir deux.
Et ici il ne s’agit pas de ce désaccord, de cette
divergence d’opinions politiques ou autres qui se
rencontrent dans tous les pays où la société par la
fatalité des circonstances se trouve livrée au
gouvernement des partis. II s’agit d’un fait bien
autrement grave; il s’agit d’un antagonisme permanent,
essentiel et à tout jamais insoluble, qui depuis
soixante ans constitue, pour ainsi dire, le fond même de
la conscience nationale en France. C’est l’âme de la
France qui est divisée.
La Révolution, depuis qu’elle s’est emparée de ce pays,
a bien pu le bouleverser, le modifier, l’altérer
profondément, mais elle n’a pu, ni ne pourra jamais se
l’assimiler entièrement. Elle aura beau faire, il y a
des éléments, des principes dans la vie morale de la
France qui résisteront toujours — ou du moins aussi
longtemps qu’il y aura une France au monde; tels sont:
l’Eglise catholique avec ses croyances et son
enseignement; le mariage chrétien et la famille, et même
la propriété. D’autre part, comme il est à prévoir que
la Révolution, qui est entrée non-seulement dans le
sang, mais dans l’âme même de cette société, ne se
décidera jamais à lâcher prise volontairement, et comme
dans l’histoire du monde nous ne connaissons pas une
formule d’exorcisme applicable à une nation tout
entière, il est fort à craindre que l’état de lutte,
mais d’une lutte intime et incessante, de scission
permanente et pour ainsi dire organique, ne soit devenu
pour bien longtemps la condition normale de la nouvelle
société française.
Et voilà pourquoi dans ce pays, où nous voyons depuis
soixante ans se réaliser cette combinaison d’un Etat
révolutionnaire par principe traînant à la remorque une
société qui n’est que révolutionnée, le gouvernement, le
pouvoir qui tient nécessairement des deux sans parvenir
à les concilier, s’y trouve fatalement condamné à une
position fausse, précaire, entourée de périls et frappée
d’impuissance. Aussi avons-nous vu que depuis cette
époque tous les gouvernements en France — moins un,
celui de la Convention pendant la Terreur, — quelque fût
la diversité de leur origine, de leurs doctrines et de
leurs tendances, ont eu ceci en commun: c’est que tous,
sans excepter même celui du lendemain de Février, ils
ont subi la Révolution bien plus qu’ils ne l’ont
représentée. Et il n’en pouvait être autrement. Car ce
n’est qu’à la condition de lutter contre elle, tout en
la subissant, qu’ils ont pu vivre. Mais il est vrai de
dire que, jusqu’à présent du moins, ils ont tous péri à
la tâche.
Comment donc un pouvoir ainsi fait, aussi peu sûr de son
droit, d’une nature aussi indécise, aurait-il eu quelque
chance de succès en intervenant dans une question comme
l’est cette question romaine? En se présentant comme
médiateur ou comme arbitre entre la Révolution et le
Pape, il ne pouvait guère espérer de concilier ce qui
est inconciliable par nature. Et d’autre part il ne
pouvait donner gain de cause à l’une des parties
adverses sans se blesser lui-même, sans renier pour
ainsi dire une moitié de lui-même. Ce qu’il pouvait donc
obtenir par cette intervention à double tranchant,
quelque émoussé qu’il fût, c’était d’embrouiller encore
davantage ce qui déjà était inextricable, d’envenimer la
plaie en l’irritant. C’est à quoi il a parfaitement
réussi.
Maintenant quelle est au vrai la situation du Pape à
l’égard de ses sujets? Et quel est le sort probable
réservé aux nouvelles institutions qu’il vient de leur
accorder? — Ici malheureusement les plus tristes
prévisions sont seules de droit. C’est le doute qui ne
l’est pas.
La situation, — c’est l’ancien état des choses, celui
antérieur au règne actuel, celui qui dès lors croulait
déjà sous le poids de son impossibilité, mais
démesurément aggravé par tout ce qui est arrivé depuis.
Au moral, par d’immenses déceptions et d’immenses
trahisons; au matériel, par toutes les ruines
accumulées.
On connaît ce cercle vicieux où depuis quarante ans nous
avons vu rouler et se débattre tant de peuples et tant
de gouvernements. Des gouvernés n’acceptant les
concessions que leur faisait le pouvoir, que comme un
faible acompte payé à contrecœur par un débiteur de
mauvaise foi. Des gouvernements qui ne voyaient dans les
demandes qu’on leur adressait que les embûches d’un
ennemi hypocrite. Eh bien, cette situation, cette
réciprocité de mauvais sentiments, détestable et
démoralisante partout et toujours, est encore grandement
envenimée ici par le caractère particulièrement sacré du
pouvoir et par la nature tout exceptionnelle de ses
rapports avec ses sujets. Car, encore une fois, dans la
situation donnée et sur la pente où l’on se trouve
placé, non seulement par la passion des hommes, mais par
la force même des choses, — toute concession, toute
réforme, pour peu qu’elle soit sincère et sérieuse,
pousse infailliblement l’Etat romain vers une
sécularisation complète. La sécularisation, nul n’en
doute, est le dernier mot de la situation. Et cependant
le Pape, sans droit pour l’accorder même dans les temps
ordinaires, puisque la souveraineté temporelle n’est pas
son bien, mais celui de l’Eglise de Rome, — pourrait
bien moins encore y consentir maintenant qu’il a la
certitude que cette sécularisation, lors même qu’elle
serait accordée à des nécessités réelles, tournerait en
définitive au profit des ennemis jurés, non pas de son
pouvoir seulement, mais de l’Eglise elle-même. Y
consentir, ce serait se rendre coupable d’apostasie et
de trahison tout à la fois. Voici pour le Pouvoir. Pour
ce qui est des sujets, il est clair que cette antipathie
invétérée contre la domination des prêtres, qui
constitue tout l’esprit public de la population romaine,
n’aura pas diminué par suite des derniers événements.
Et si d’une part une semblable disposition des esprits
suffit à elle seule pour faire avorter les réformes les
plus généreuses et les plus loyales, d’autre part
l’insuccès de ces réformes ne peut qu’ajouter infiniment
à l’irritation générale, confirmer l’opinion dans sa
haine pour l’autorité rétablie et — recruter pour
l’ennemi.
Voilà certes une situation parfaitement déplorable et
qui a tous les caractères d’un châtiment providentiel.
Car pour un prêtre chrétien quel plus grand malheur
peut-on imaginer que celui de se voir ainsi fatalement
investi d’un pouvoir qu’il ne peut exercer qu’au
détriment des âmes et pour la ruine de la Religion!..
Non, en vérité, cette situation est trop violente, trop
contre nature pour pouvoir se prolonger. Châtiment ou
épreuve, il est impossible que la Papauté romaine reste
longtemps encore enfermée dans ce cercle de feu sans que
Dieu dans Sa miséricorde lui vienne en aide et lui ouvre
une voie, une issue merveilleuse, éclatante, inattendue
— ou, disons mieux, attendue depuis des siècles.
Peut-être en est-elle séparée encore, elle — la Papauté
— et l’Eglise soumise à ses lois, par bien des
tribulations et bien des désastres; peut-être n’est-elle
encore qu’à l’entrée de ces temps calamiteux. Car ce ne
sera pas une petite flamme, ce ne sera pas un incendie
de quelques heures que celui qui, en dévorant et
réduisant en cendres des siècles entiers de
préoccupations mondaines et d’inimitiés
anti-chrétiennes, fera enfin crouler devant elle cette
fatale barrière qui lui cachait l’issue désirée.
Et comment à la vue de ce qui se passe, en présence de
cette organisation nouvelle du principe du mal, la plus
savante et la plus formidable que les hommes aient
jamais vue, — en présence de ce monde du mal tout
constitué et tout armé, avec son église d’irréligion et
son gouvernement de révolte, — comment, disons-nous,
serait-il interdit aux chrétiens d’espérer que Dieu
daignera proportionner les forces de Son Eglise à Lui, à
la nouvelle tâche qu’Il lui assigne? — Qu’à la veille
des combats qui se préparent Il daignera lui restituer
la plénitude de ses forces, et qu’à cet effet Lui-même,
à son heure, viendra, de Sa main miséricordieuse, guérir
au flanc de Son Eglise la plaie que la main des hommes y
a faite — cette plaie ouverte qui saigne depuis huit
cents ans!..
L’Eglise Orthodoxe n’a jamais désespéré de cette
guérison. Elle l’attend — elle y compte — non pas avec
confiance, mais avec certitude. Comment ce qui est Un
par principe, ce qui est Un dans l’Eternité, ne
triompherait-il pas de la désunion dans le temps? En
dépit de la séparation de plusieurs siècles et à travers
toutes les préventions humaines elle n’a cessé de
reconnaître que le principe chrétien n’a jamais péri
dans l’Eglise de Rome; qu’il a toujours été plus fort en
elle que l’erreur et la passion des hommes, et voilà
pourquoi elle a la conviction intime qu’il sera plus
fort que tous ses ennemis. Elle sait, de plus, qu’à
l’heure qu’il est, comme depuis des siècles, les
destinées chrétiennes de l’Occident sont toujours encore
entre les mains de l’Eglise de Rome et elle espère qu’au
jour de la grande réunion elle lui restituera intact ce
dépôt sacré.
Qu’il nous soit permis de rappeler, en finissant, un
incident qui se rattache à la visite que l’Empereur de
Russie a faite à Rome en 1846. On s’y souviendra
peut-être encore de l’émotion générale qui l’a accueilli
à son apparition dans l’église de Saint-Pierre —
l’apparition de l’Empereur orthodoxe revenu à Rome après
plusieurs siècles d’absence! et du mouvement électrique
qui a parcouru la foule, lorsqu’on l’a vu aller prier au
tombeau des Apôtres. Cette émotion était juste et
légitime. L’Empereur prosterné n’y était pas seul. Toute
la Russie était là prosternée avec lui. — Espérons qu’il
n’aura pas prié en vain devant les saintes reliques. |