Monsieur le Rédacteur,
L’accueil que vous avez fait dernièrement à quelques
observations que j’ai pris la liberté de vous adresser,
ainsi que le commentaire modéré et raisonnable dont vous
les avez accompagnées, m’ont suggéré une singulière idée.
Que serait-ce, monsieur, si nous essayions de nous
entendre sur le fond même de la question? Je n’ai pas
l’honneur de vous connaître personnellement. En vous
écrivant c’est donc à la «Gazette Universelle
d’Augsbourg» que je m’adresse. Or, dans l’état actuel de
l’Allemagne, la «Gazette d’Augsbourg» est quelque chose
de plus, à mes yeux, qu’un journal. C’est la première de
ses tribunes politiques... Si l’Allemagne avait le
bonheur d’être une, son gouvernement pourrait à
plusieurs égards adopter ce journal pour l’organe
légitime de sa pensée. Voilà pourquoi je m’adresse à
vous. Je suis Russe, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de
vous le dire, Russe de cœur et d’âme, profondément
dévoué à mon pays, en paix avec mon gouvernement et, de
plus, tout à fait indépendant par ma position. C’est
donc une opinion russe, mais libre et parfaitement
désintéressée, que j’essayerai d’exprimer ici... Cette
lettre, comprenez-moi bien, s’adresse plus encore à vous,
monsieur, qu’au public. Toutefois vous pouvez en faire
tel usage qu’il vous plaira. La publicité m’est
indifférente. Je n’ai pas plus de raisons de l’éviter
que de la rechercher... Et ne craignez pas, monsieur,
qu’en ma qualité de Russe, je m’engage à mon tour dans
la pitoyable polémique qu’a soulevée dernièrement un
pitoyable pamphlet. Non, monsieur, cela n’est pas assez
sérieux.
...Le livre de M. de Custine est un témoignage de plus
de ce dévergondage de l’esprit, de cette démoralisation
intellectuelle, trait caractéristique de notre époque,
en France surtout, qui fait qu’on se laisse aller à
traiter les questions les plus graves et les plus hautes,
bien moins avec la raison qu’avec les nerfs, qu’on se
permet de juger un Monde avec moins de sérieux qu’on
n’en mettait autrefois à faire l’analyse d’un vaudeville.
Quant aux adversaires de M. de Custine, aux soi-disant
défenseurs de la Russie, ils sont certainement plus
sincères, mais ils sont bien niais... Ils me font
l’effet de gens qui, par un excès de zèle, ouvriraient
précipitamment leur parasol pour protéger contre
l’ardeur du jour la cime du Mont-Blanc... Non, monsieur,
ce n’est pas de l’apologie de la Russie qu’il sera
question dans cette lettre. L’apologie de la Russie!..
Eh, mon Dieu, c’est un plus grand maître que nous tous
qui s’est chargé de cette tâche et qui, ce me semble,
s’en est jusqu’à présent assez glorieusement acquitté.
Le véritable apologiste de la Russie c’est l’Histoire,
qui depuis trois siècles ne se lasse pas de lui faire
gagner tous les procès dans lesquels elle a
successivement engagé ses mystérieuses destinées... En
m’adressant à vous, monsieur, c’est de vous-même, de
votre propre pays, que je prétends vous entretenir, de
ses intérêts les plus essentiels, les plus évidents, et
s’il est question de la Russie, ce ne sera que dans ses
rapports immédiats avec les destinées de l’Allemagne.
A aucune époque, je le sais, les esprits en Allemagne
n’ont été aussi préoccupés qu’ils le sont de nos jours
du grand problème de l’unité germanique... Eh bien,
monsieur, vous surprendrai-je beaucoup, vous, sentinelle
vigilante et avancée, si je vous disais qu’au beau
milieu de cette préoccupation générale un œil un peu
attentif pourrait signaler bien des tendances, qui, si
elles venaient à grandir, compromettraient terriblement
cette œuvre de l’unité à laquelle tout le monde a l’air
de travailler... Il y en a une surtout fatale entre
toutes... Je ne dirai rien qui ne soit dans la pensée de
tout le monde, et cependant je ne pourrais pas dire un
mot de plus, sans toucher à des questions brûlantes;
mais j’ai la croyance, que de nos jours, comme au
Moyen-Age, quand on a les mains pures et les intentions
droites, on peut impunément toucher à tout...
Vous savez, monsieur, quelle est la nature des rapports
qui unissent, depuis trente ans, les gouvernements de
l’Allemagne, grands et petits, à la Russie. Ici je ne
vous demande pas ce que pensent de ces rapports telle ou
telle opinion, tel ou tel parti; il s’agit d’un fait. Or
le fait est que jamais ces rapports n’ont été plus
bienveillants, plus intimes, que jamais entente plus
sincèrement cordiale n’a existé entre ces différents
gouvernements et la Russie... Monsieur, pour qui vit sur
le terrain de la réalité et non dans le monde des
phrases, il est clair que cette politique est la vraie,
la légitime politique de l’Allemagne, sa politique
normale, et que ses souverains, en maintenant intacte
cette grande tradition de votre époque de régénération,
n’ont fait qu’obéir aux inspirations du patriotisme le
plus éclairé... Mais encore une fois, monsieur, je ne
prétends pas au don des miracles, je ne prétends pas
faire partager cette opinion à tout le monde, surtout
pas à ceux qui la considèrent comme leur ennemie
personnelle ... Aussi bien ce n’est pas d’une opinion
qu’il s’agit pour le moment, c’est d’un fait, et le fait,
ce me semble, est assez visible et assez palpable pour
rencontrer peu d’incrédules...
A côté et en regard de cette direction politique de vos
gouvernements, ai-je besoin de vous dire, monsieur,
quelle est l’impulsion, quelles sont les tendances que
depuis une dizaine d’années on travaille sans relâche à
imprimer à l’opinion allemande à l’égard de la Russie?
Ici encore je m’abstiendrai pour le moment d’apprécier à
leur juste valeur les griefs, les accusations de tout
genre qu’on ne cesse d’accumuler contre elle avec une
persévérance vraiment étonnante. II ne s’agit ici que du
résultat obtenu. Ce résultat, il faut l’avouer, s’il
n’est pas consolant, est à peu près complet. Les
travailleurs sont en droit d’être contents de leur
journée. — Cette même puissance que les grandes
générations de 1813 saluaient de leur enthousiaste
reconnaissance, cette puissance dont l’alliance fidèle,
dont l’amitié active et désintéressée n’a pas failli une
seule fois depuis trente ans ni aux peuples, ni aux
souverains de l’Allemagne, on a réussi, grâce aux
refrains dont on a bercé l’enfance de la génération
actuelle, on a presque réussi, dis-je, à transformer
cette même puissance en épouvantail pour un grand nombre
d’hommes appartenant à notre génération, et bien des
intelligences viriles de notre époque n’ont pas hésité à
rétrograder jusqu’à la candide imbécillité du premier
âge, pour se donner la satisfaction de voir dans la
Russie l’ogre du XIX-e siècle.
Tout cela est vrai. Les ennemis de la Russie
triompheront peut-être de ces aveux; mais qu’ils me
permettent de continuer.
Voilà donc deux tendances bien décidément opposées; le
désaccord est flagrant et il s’aggrave tous les jours.
D’un côté vous avez les souverains, les cabinets de
l’Allemagne avec leur politique sérieuse et réfléchie,
avec leur direction déterminée, et d’autre part un autre
souverain de l’époque — l’opinion, qui s’en va où les
vents et les flots la poussent.
Monsieur, permettez-moi de m’adresser à votre
patriotisme et à vos lumières: que pensez-vous d’un
pareil état de choses? Quelles conséquences en
attendez-vous pour les intérêts, pour l’avenir de votre
patrie? Car, comprenez-moi bien, ce n’est que de
l’Allemagne qu’il s’agit en ce moment... Mon Dieu, si
l’on pouvait se douter, parmi vous, combien peu la
Russie est atteinte par toutes ces violences dirigées
contre elle, peut-être cela ferait réfléchir jusqu’à ses
ennemis les plus acharnés...
Il est évident qu’aussi longtemps que la paix durera, ce
désaccord n’amènera aucune perturbation grave et
manifeste; le mal continuera à couler sous terre; vos
gouvernements, comme de raison, ne changeront pas leur
direction, ne bouleverseront pas de fond en comble toute
la politique extérieure de l’Allemagne pour se mettre à
l’unisson de quelques esprits fanatiques ou brouillons;
ceux-ci, sollicités, poussés par la contradiction, ne
croiront pas pouvoir s’engager assez avant dans la
direction la plus opposée à celle qu’ils réprouvent, et
c’est ainsi que, tout en continuant à parler de l’unité
de l’Allemagne, les yeux toujours tournés vers
l’Allemagne, ils s’approcheront pour ainsi dire à
reculons vers la pente fatale, vers la pente de l’abîme,
où votre patrie a déjà glissé plus d’une fois... Je sais
bien, monsieur, que tant que nous conserverons la paix,
le péril que je signale ne sera qu’imaginaire... Mais
vienne la crise, cette crise dont le pressentiment pèse
sur l’Europe, viennent ces jours d’orage, qui mûrissent
tout en quelques heures, qui poussent toutes les
tendances à leurs conséquences les plus extrêmes, qui
arrachent leur dernier mot à toutes les opinions, à tous
les parties... monsieur, qu’arrivera-t-il alors?
Serait-il donc vrai qu’il y ait pour les nations plus
encore que pour les individus une fatalité inexorable,
inexpiable? Faut-il croire qu’il y ait en elles des
tendances plus fortes que toute leur volonté, que toute
leur raison, des maladies organiques que nul art, nul
régime ne peuvent conjurer?.. En serait-il ainsi de
cette terrible tendance au déchirement que l’on voit,
comme un phénix de malheur, renaître à toutes les
grandes époques de l’histoire de votre noble patrie?
Cette tendance, qui a éclaté au Moyen-Age par le duel
impie et antichrétien du Sacerdoce et de l’Empire, qui a
déterminé cette lutte parricide entre l’empereur et les
princes, puis, un moment affaiblie par l’épuisement de
l’Allemagne, est venue se retremper et se rajeunir dans
la Réformation, et, après avoir accepté d’elle une forme
définitive et comme une conjuration légale, s’est remise
à l’œuvre avec plus de zèle que jamais, adoptant tous
les drapeaux, épousant toutes les causes, toujours la
même sous des noms différents jusqu’au moment où,
parvenue à la crise décisive de la guerre de Trente Ans,
elle appelle à son secours l’étranger d’abord, la Suède,
puis s’associe définitivement l’ennemi, la France, et
grâce à cette association de forces, achève
glorieusement en moins de deux siècles la mission de
mort dont elle était chargée.
Ce sont là de funestes souvenirs. Comment se fait-il
qu’en présence de souvenirs pareils vous ne vous sentiez
pas plus alarmé par tout symptôme qui annonce un
antagonisme naissant dans les dispositions de votre pays?
Comment ne vous demandez-vous pas avec effroi si ce
n’est pas là le réveil de votre ancienne, de votre
terrible maladie?
Les trente années qui viennent de s’écouler peuvent
assurément être comptées parmi les plus belles de votre
histoire; depuis les grands règnes de ses empereurs
saliques jamais de plus beaux jours n’avaient lui sur
l’Allemagne; depuis bien des siècles l’Allemagne ne
s’était aussi complètement appartenue, ne s’était sentie
aussi une, aussi elle-même; depuis bien des siècles elle
n’avait eu vis-à-vis de son éternelle rivale une
attitude plus forte, plus imposante. Elle l’a tenue en
échec sur tous les points. Voyez vous-même: au delà des
Alpes vos plus glorieux empereurs n’ont jamais exercé
une autorité plus réelle que celle qu’y exerce
maintenant une puissance allemande. Le Rhin est redevenu
allemand de cœur et d’âme; la Belgique, que la dernière
secousse européenne semblait devoir précipiter dans les
bras de la France, s’est arrêtée sur la pente, et
maintenant il est évident qu’elle remonte vers vous; le
cercle de Bourgogne se reforme, la Hollande, tôt ou tard,
ne saurait manquer de vous revenir. Telle a donc été
l’issue définitive du grand duel engagé il y a plus de
deux siècles entre la France et vous; vous avez
pleinement triomphé, vous avez eu le dernier mot. Et
cependant, convenez-en: pour qui avait assisté à cette
lutte depuis son origine, pour qui l’avait suivie à
travers toutes les phases, à travers toutes ses
vicissitudes, jusqu’à la veille du jour suprême et
décisif, il eût été difficile de prévoir une pareille
issue; les apparences n’étaient pas pour vous, les
chances n’étaient pas en votre faveur. Depuis la fin du
Moyen-Age, malgré quelque temps d’arrêt, la puissance de
la France n’avait cessé de grandir, en se concentrant et
en se disciplinant, et c’est à partir de cette époque
que l’Empire, grâce à sa scission religieuse, est entré
dans son dernier période, dans le période de sa
désorganisation légale; les victoires même que vous
remportiez étaient stériles pour vous, car ces victoires
n’arrêtaient pas la désorganisation intérieure, où
souvent même elles ne faisaient que la précipiter. Sous
Louis XIV, bien que le grand roi eût échoué, la France
triompha, son influence domina souverainement
l’Allemagne; enfin vint la Révolution, qui, après avoir
extirpé de la nationalité française jusqu’aux derniers
vestiges de ses origines, de ses affinités germaniques,
après avoir rendu à la France son caractère
exclusivement romain, engagea contre l’Allemagne, contre
le principe même de son existence, une dernière lutte,
une lutte à mort; et c’est au moment où le soldat
couronné de cette Révolution faisait représenter sa
parodie de l’empire de Charlemagne sur les débris mêmes
de l’empire fondé par Charlemagne, obligeant pour
dernière humiliation les peules de l’Allemagne d’y jouer
aussi leur rôle, c’est dans ce moment suprême que la
péripétie eut lieu, et que tout fut changé.
Comment s’était-elle faite, cette prodigieuse péripétie?
Par qui? Par quoi avait-elle été amenée?.. Elle a été
amenée par l’arrivée d’un tiers sur le champ de bataille
de l’Occident européen; mais ce tiers, c’était tout un
monde...
Ici, monsieur, pour nous entendre, il faut que vous me
permettiez une courte digression. On parle beaucoup de
la Russie; de nos jours elle est l’objet d’une ardente,
d’une inquiète curiosité. Il est clair qu’elle est
devenue une des grandes préoccupations du siècle; mais,
bien différent des autres problèmes qui le passionnent,
celui-ci, il faut l’avouer, pèse sur la pensée
contemporaine, plus encore qu’il ne l’excite... Et il ne
pouvait en être autrement: la pensée contemporaine,
fille de l’Occident, se sent là en présence d’un élément
sinon hostile, du moins décidément étranger, d’un
élément qui ne relève pas d’elle, et l’on dirait qu’elle
a peur de se manquer à elle-même, de mettre en cause sa
propre légitimité, si elle acceptait comme pleinement
légitime la question qui lui est posée, si elle
s’appliquait sérieusement, consciencieusement à la
comprendre et à la résoudre... Qu’est-ce que la Russie?
Quelle est sa raison d’être, sa loi historique? D’où
vient-elle? Où va-t-elle? Que représente-t-elle? Le
monde, il est vrai, lui a fait une place au soleil, mais
la philosophie de l’histoire n’a pas encore daigné lui
en assigner une. Quelques rares intelligences, deux ou
trois en Allemagne, une ou deux en France, plus libres,
plus avancées que le gros de l’armée, ont bien entrevu
le problème, ont bien soulevé un coin du voile, mais
leurs paroles jusqu’à présent ont été peu comprises, ou
peu écoutées.
Pendant longtemps la manière dont on a compris la Russie,
dans l’Occident, a ressemblé, à quelques égards, aux
premières impressions des contemporains de Colomb.
C’était la même erreur, la même illusion d’optique. Vous
savez que pendant longtemps les hommes de l’ancien
continent, tout en applaudissant à l’immortelle
découverte, s’étaient obstinément refusés à admettre
l’existence d’un continent nouveau; ils trouvaient plus
simple et plus rationnel de supposer que les terres qui
venaient de leur être révélées n’étaient que l’appendice,
le prolongement du continent qu’ils connaissaient déjà.
Ainsi en a-t-il été des idées qu’on s’est longtemps
faites de cet autre nouveau monde, l’Europe orientale,
dont la Russie a de tout temps été l’âme, le principe
moteur et auquel elle était appelée à imposer son
glorieux nom, pour prix de l’existence historique que ce
monde a déjà reçue d’elle, ou qu’il en attend... Pendant
des siècles, l’Occident européen avait cru avec une
bonne foi parfaite qu’il n’y avait point, qu’il ne
pouvait pas y avoir d’autre Europe que lui. Il savait, à
la vérité, qu’au-delà de ses frontières il y avait
encore des peuples, des souverainetés, qui se disaient
chrétiens; aux temps de sa puissance il avait même
entamé les bords de ce monde sans nom, il en avait
arraché quelques lambeaux qu’il s’était incorporés tant
bien que mal, en les dénaturant, en les dénationalisant;
mais que, par-delà cette limite extrême, il y eût une
autre Europe, une Europe orientale, sœur bien légitime
de l’Occident chrétien, chrétienne comme lui, point
féodale, point hiérarchique, il est vrai, mais par-là
même plus intimement chrétienne; qu’il y eût là tout un
Monde, Un dans son Principe, solidaire de ses parties,
vivant de sa vie propre, organique, originale: voilà ce
qu’il était impossible d’admettre, voilà ce que bien des
gens aimeraient à révoquer en doute, même de nos jours...
Longtemps l’erreur avait été excusable; pendant des
siècles le principe moteur était resté comme enseveli
sous le chaos: son action avait été lente et presque
imperceptible; un épais nuage enveloppait cette lente
élaboration d’un monde... Mais enfin, quand les temps
furent accomplis, la main d’un géant abattit le nuage,
et l’Europe de Charlemagne se trouva face à face avec
l’Europe de Pierre le Grand...
Ceci une fois reconnu, tout devient clair, tout
s’explique: on comprend maintenant la véritable raison
de ces rapides progrès, de ces prodigieux accroissements
de la Russie, qui ont étonné le monde. On comprend que
ces prétendues conquêtes, ces prétendues violences ont
été l’œuvre la plus organique et la plus légitime que
jamais l’histoire ait réalisée, c’était tout bonnement
une immense restauration qui s’accomplissait. On
comprendra aussi pourquoi on a vu successivement périr
et s’éffacer sous sa main tout ce que la Russie a
rencontré sur sa route de tendances anormales, de
pouvoirs et d’institutions infidèles au grand principe
qu’elle représentait... pourquoi la Pologne a dû périr...
non pas l’originalité de sa race polonaise, à Dieu ne
plaise, mais la fausse civilisation, la fausse
nationalité, qui lui avaient été imputées. C’est aussi
de ce point de vue que l’on appréciera le mieux la
véritable signification de ce qu’on appelle la question
de l’Orient, de cette question que l’on affecte de
proclamer insoluble, précisément parce que tout le monde
en a depuis longtemps prévu l’inévitable solution... Il
s’agit en effet de savoir si l’Europe orientale, déjà
aux trois quarts constituée, si ce véritable empire de
l’Orient, dont le premier, celui des césars de Byzance,
des anciens empereurs orthodoxes, n’avait été qu’une
faible et imparfaite ébauche, si l’Europe orientale
recevra ou non son dernier, son plus indispensable
complément, si elle l’obtiendra par le progrès naturel
des choses, ou si elle se verra forcée de le demander à
la fortune par les armes, au risque des plus grandes
calamités pour le monde. Mais revenons à notre sujet.
Voilà, monsieur, quel était le tiers dont l’arrivée sur
le théâtre des événements a brusquement décidé le duel
séculaire de l’Occident européen; la seule apparition de
la Russie dans vos rangs y a ramené l’unité, et l’unité
vous a donné la victoire.
Et maintenant, pour se rendre un compte vrai de la
situation actuelle des choses, on ne saurait assez se
pénétrer d’une vérité, c’est que depuis cette
intervention de l’Orient constitué dans les affaires de
l’Occident, tout est changé en Europe: jusque-là vous y
étiez à deux, maintenant nous y sommes à trois. Les
longues luttes y sont devenues impossibles.
De l’état actuel des choses peuvent sortir les trois
combinaisons suivantes, les seules possibles désormais.
L’Allemagne, alliée fidèle de la Russie, gardera sa
prépondérance au centre de l’Europe; ou bien cette
prépondérance passerait aux mains de la France. Or,
savez-vous, monsieur, ce que serait pour vous la
prépondérance aux mains de la France? Ce serait, sinon
la mort subite, au moins dépérissement certain de
l’Allemagne. Reste la troisième combinaison, celle qui
sourirait peut-être le plus à certaines gens:
l’Allemagne alliée à la France contre la Russie... Hélas,
monsieur, cette combinaison a déjà été essayée en 1812
et, comme vous savez, elle a eu peu de succès.
D’ailleurs je ne pense pas qu’après l’issue des trente
années qui viennent de s’écouler, l’Allemagne fût
d’humeur à accepter les conditions d’existence d’une
nouvelle confédération du Rhin: car toute alliance
intime avec la France ne peut jamais être que cela, pour
l’Allemagne, et savez-vous, monsieur, ce que la Russie a
entendu faire, lorsque, intervenant dans cette lutte
engagée entre les deux principes, les deux grandes
nationalités qui depuis des siècles se disputaient
l’Occident européen, elle l’a décidée au profit de
l’Allemagne, du principe germanique? Elle a voulu donner
gain de cause une fois pour toutes au droit, à la
légitimité historique, sur le procédé révolutionnaire.
Et pourquoi a-t-elle voulu cela? Parce que le droit, la
légitimité historique, c’est sa cause à elle, sa cause
propre, la cause de bon avenir, c’est là le droit
qu’elle réclame pour elle-même et pour les siens. Il n’y
a que la plus aveugle ignorance, celle qui ferme
volontairement les yeux à la lumière, qui puisse encore
méconnaître cette grande vérité, car enfin n’est-ce pas
au nom de ce droit, de cette légitimité historique, que
la Russie a relevé toute une race, tout un monde de sa
déchéance, qu’elle l’a appelé à vivre de sa vie propre,
qu’elle lui a rendu son autonomie, qu’elle l’a constitué?
Et c’est aussi au nom de ce même droit qu’elle saura
bien empêcher que les faiseurs d’expériences politiques
ne viennent arracher ou escamoter des populations
entières à leur centre d’unité vivante, pour pouvoir
ensuite plus aisément les tailler et les façonner comme
des choses mortes, au gré de leurs mille fantaisies,
qu’ils ne viennent en un mot détacher des membres
vivants du corps auquel ils appartiennent, sous prétexte
de leur assurer par là une plus grande liberté de
mouvement...
L’immortel honneur du Souverain qui est maintenant sur
le trône de Russie, c’est de s’être fait plus pleinement,
plus énergiquement qu’aucun de ses devanciers le
représentant intelligent et inflexible de ce droit, de
cette légitimité historique. Une fois que son choix a
été fait, l’Europe sait si depuis trente ans la Russie y
est restée fidèle. On peut affirmer, l’histoire à la
main, qu’il serait bien difficile de trouver dans les
annales politiques du monde un second exemple d’une
alliance aussi profondément morale que celle qui unit
depuis trente ans les souverains de l’Allemagne à la
Russie, et c’est ce grand caractère de moralité qui l’a
fait durer, qui l’a aidée à résoudre bien des
difficultés, à surmonter bien des obstacles, et
maintenant, après l’épreuve des bons et des mauvais
jours, cette alliance a triomphé d’une dernière épreuve,
la plus significative de toutes: l’inspiration qui
l’avait fondée s’est transmise, sans choc et sans
altération, des premiers fondateurs à leurs héritiers.
Eh bien, monsieur, demandez à vos gouvernements si
depuis ces trente années la sollicitude de la Russie
pour les grands intérêts politiques de l’Allemagne s’est
démentie un seul instant? Demandez aux hommes qui ont
été dans les affaires si maintes fois et sur bien des
questions cette sollicitude n’a pas devancé vos propres
inspirations patriotiques? Vous voilà depuis quelques
années vivement préoccupés en Allemagne de la grande
question de l’unité germanique. Il n’en a pas toujours
été ainsi, vous le savez. Moi qui depuis longtemps
demeure parmi vous, je pourrais au besoin me rappeler
l’époque précise où cette question a commencé à
passionner les esprits; assurément il était peu question
de cette unité, au moins dans la presse, à l’époque où
il n’y avait pas de feuille libérale qui ne se crût
obligée en conscience de saisir chaque occasion
d’adresser à l’Autriche et à son gouvernement les mêmes
injures que l’on prodigue maintenant à la Russie...
C’est donc là une préoccupation très louable, très
légitime à coup sûr, mais d’une date assez récente. La
Russie, il est vrai, n’a jamais prêché l’unité de
l’Allemagne; mais depuis trente ans elle n’a cessé dans
toutes les occasions et sur tous les tons de recommander
à l’Allemagne l’union, la concorde, la confiance
réciproque, la subordination volontaire des intérêts
particuliers à la grande cause de l’intérêt général, et
ces conseils, ces exhortations, elle ne s’est pas lassée
de les reproduire, de les multiplier, avec toute cette
énergique franchise d’un zèle qui se sait parfaitement
désintéressé.
Un livre qui a eu, il y a quelques années, un grand
retentissement en Allemagne et auquel on a bien
faussement attribué une origine officielle, a semblé
accréditer parmi vous l’opinion que la Russie, à une
certaine époque, aurait eu pour système de s’attacher
plus particulièrement les Etats allemands de second
ordre au préjudice de l’influence légitime des deux
grands Etats de la Confédération. Jamais la supposition
n’a été plus gratuite, et même, il faut le dire, plus
contraire de tout point à la réalité.
Consultez là-dessus les hommes compétents, ils vous
diront ce qui en est; peut-être vous diront-ils que dans
sa constante préoccupation d’assurer avant tout
l’indépendance politique de l’Allemagne, la diplomatie
russe s’est exposée quelquefois à froisser d’excusables
susceptibilités, en recommandant avec trop d’insistance
aux petites cours d’Allemagne une adhésion à toute
épreuve au système des deux grandes puissances. Ce
serait peut-être ici le lieu d’apprécier à sa juste
valeur une autre accusation mille fois reproduite contre
la Russie et qui n’en est pas plus vraie. Que n’a-t-on
pas dit pour faire croire que c’est son influence avant
tout qui a contrarié en Allemagne le développement du
régime constitutionnel? En thèse générale il est
souverainement déraisonnable de chercher à transformer
la Russie en adversaire systématique de telle ou telle
forme de gouvernement; et comment, grand Dieu,
serait-elle devenue ce qu’elle est, comment
exercerait-elle sur le monde l’influence qui lui
appartient, avec une pareille étroitesse de ses idées!
Ensuite, dans le cas spécial dont il s’agit, il est
rigoureusement vrai de dire que la Russie s’est toujours
énergiquement prononcée pour le maintien loyal des
institutions établies, pour le respect religieux des
engagements contractés; après cela il est très possible
qu’elle ait pensé qu’il ne serait pas prudent, dans
l’intérêt le plus vital de l’Allemagne (celui de son
unité) de donner dans les Etats constitutionnels de la
Confédération à la prérogative parlementaire la même
extension qu’elle a, par exemple, en Angleterre, en
France; que si, même à présent, il n’était pas toujours
facile d’établir entre les Etats cet accord, cette
intelligence parfaite, que nécessite une action
collective, le problème deviendrait tout bonnement
insoluble dans une Allemagne dominée, c’est-à-dire
divisée par une demi-douzaine de tribunes parlementaires
souveraines. C’est là une de ces vérités acceptées à
l’heure qu’il est par tous les bons esprits en Allemagne.
Le tort de la Russie serait de l’avoir comprise une
dizaine d’années plus tôt.
Maintenant, si de ces questions de l’intérieur nous
passions à la situation du dehors, vous parlerai-je,
monsieur, de la révolution de Juillet et des
conséquences probables qu’elle devait avoir pour votre
patrie et qu’elle n’a pas eues? Ai-je besoin de vous
dire que le principe de cette explosion, que l’âme même
de ce mouvement c’était avant tout le besoin d’une
revanche éclatante contre l’Europe, et principalement
contre vous, c’était l’irrésistible besoin de ressaisir
cette prépondérance de l’Occident, dont la France avait
si longtemps joui et qu’elle voyait avec dépit fixée
depuis trente ans dans vos mains? Je rends assurément
toute justice au roi des Français, j’admire son habileté,
je souhaite une longue vie à lui et à son système...
Mais que serait-il arrivé, monsieur, si, chaque fois que
le gouvernement français a essayé depuis 1835 de porter
ses regards par-dessus l’horizon de l’Allemagne, il
n’avait pas constamment rencontré sur le trône de Russie
la même attitude ferme et décidée, la même réserve, la
même froideur, et surtout la même fidélité à toute
épreuve, aux alliances établies, aux engagements
contractés? S’il avait pu surprendre un seul instant de
doute, d’hésitation, ne pensez-vous pas que le Napoléon
de la paix lui-même se serait finalement lassé de
retenir toujours cette France, frémissante sous sa main,
et qu’il l’aurait laissée aller?.. Et que serait-ce,
s’il avait pu compter sur de la connivence?..
Monsieur, je me trouvais en Allemagne à l’époque où M.
Thiers, cédant à une impulsion pour ainsi dire
instinctive, se disposait à faire ce qui lui paraissait
la chose du monde la plus simple et la plus naturelle,
c’est-à-dire à se venger sur l’Allemagne des échecs de
sa diplomatie en Orient; j’ai été témoin de cette
explosion, de la colère vraiment nationale que cette
naïve insolence avait provoquée parmi vous, et je me
félicite de l’avoir vue; depuis j’ai toujours entendu
avec beaucoup de plaisir chanter le Rheinlied. Mais,
monsieur, comment se fait-il que votre presse politique
qui sait tout, qui sait par exemple le chiffre exact de
tous les coups de poing qui s’échangent sur la frontière
de Prusse entre les douaniers russes et les
contrebandiers prussiens, comment, dis-je, n’a-t-elle
pas su ce qui s’est passé à cette époque entre les cours
d’Allemagne et la Russie? Comment n’a-t-elle pas su, ou
ne vous a-t-elle pas informé qu’à la première
démonstration d’hostilité de la part de la France, 80
000 hommes de troupes russes devaient marcher au secours
de votre indépendance menacée, et que 200 000 hommes les
auraient suivis dans les six semaines? Eh bien, monsieur,
cette circonstance n’est pas restée ignorée à Paris, et
peut-être penserez-vous comme moi, quel que soit
d’ailleurs le cas que je fasse du Rheinlied, qu’elle n’a
pas peu contribué à décider la vieille Marseillaise à
battre si promptement en retraite devant sa jeune rivale.
J’ai nommé la presse. Ne croyez pas, monsieur, que j’aie
des préventions systématiques contre la presse allemande,
ou que je lui garde rancune de son inexprimable
malveillance à notre égard. Il n’en est rien, je vous
assure; je suis très disposé à lui faire honneur des
bonnes qualités qu’elle a, et j’aimerais bien pouvoir
attribuer en partie au moins ses torts et ses
aberrations au régime exceptionnel sous lequel elle vit.
Ce n’est certes ni le talent, ni les idées, ni même le
patriotisme qui manquent à votre presse périodique; à
beaucoup d’égards elle est la fille légitime de votre
noble et grande littérature, de cette littérature qui a
restauré parmi vous le sentiment de votre identité
nationale. Ce qui manque à votre presse, et cela à un
degré compromettant, c’est le tact politique,
l’intelligence vive et sûre de la situation donnée, du
milieu réel dans lequel elle vit. Aussi remarque-t-on,
dans ses manifestations comme dans ses tendances, je ne
sais quoi d’imprévoyant, d’inconsidéré, en un mot de
moralement irresponsable qui provient peut-être de cet
état de minorité prolongée où on la retient.
Comment s’expliquer en effet, si ce n’est par cette
conscience de son irresponsabilité morale, cette
hostilité ardente, aveugle, forcenée, à laquelle elle se
livre depuis des années à l’égard de la Russie? Pourquoi?
Dans quel but? Au profit de quoi? A-t-elle l’air d’avoir
une seule fois sérieusement examiné, au point de vue de
l’intérêt politique de l’Allemagne, les conséquences
possibles, probables, de ce qu’elle faisait? S’est-elle
une seule fois sérieusement demandé si, en s’appliquant
comme elle le fait, depuis des années, avec cet
incroyable acharnement, à aigrir, à envenimer, à
compromettre sans retour les dispositions réciproques
des deux pays, elle ne travaillait pas à ruiner par sa
base le système d’alliance sur lequel repose la
puissance relative de l’Allemagne vis-à-vis de l’Europe?
Si, à la combinaison politique la plus favorable que
l’histoire eût réalisée jusqu’à présent pour votre
patrie, elle ne cherchait par tous les moyens en son
pouvoir de substituer la combinaison la plus décidément
funeste? Cette pétulante imprévoyance ne vous
rappelle-t-elle pas, monsieur, à la gentillesse près
toutefois, une espièglerie de l’enfance de votre grand
Gœthe, si gracieusement racontée dans ses mémoires? Vous
vous souvenez de ce jour où le petit Wolfgang, resté
seul dans la maison paternelle, n’a pas cru pouvoir
mieux utiliser le loisir que l’absence de ses parents
lui avait fait, qu’en faisant passer successivement par
la fenêtre tous les ustensiles du ménage de sa mère qui
lui tombaient sous la main, s’amusant et se réjouissant
beaucoup du bruit qu’ils faisaient en tombant et en se
brisant sur le pavé? Il est vrai qu’il y avait dans la
maison vis-à-vis un méchant voisin qui par ses
encouragements provoquait l’enfant à continuer
l’ingénieux passe-temps; mais vous, monsieur, vous
n’avez pas même l’excuse d’une provocation semblable...
Encore si dans tout ce débordement de déclamation
haineuse contre la Russie on pouvait découvrir un motif
sensé, un motif avouable pour justifier tant de haine!
Je sais que je trouverai au besoin des fous qui
viendront me dire le plus sérieusement possible: «Nous
devons vous haïr; votre principe, le principe même de
votre civilisation, nous est antipathique à nous autres
Allemands, à nous autres Occidentaux; vous n’avez eu ni
Féodalité, ni Hiérarchie Pontificale; vous n’avez passé
ni par les guerres du Sacerdoce et de l’Empire, ni par
les guerres de Religion, ni même par l’Inquisition; vous
n’avez pas pris part aux Croisades, vous n’avez pas
connu la Chevalerie, vous êtes arrivé il y a quatre
siècles à l’unité que nous cherchons encore, votre
principe ne fait pas une part assez large à la liberté
de l’individu, il n’autorise pas assez la division, le
morcellement». Tout cela est vrai; mais tout cela, soyez
juste, nous a-t-il empêché de vous aider bravement et
loyalement dans l’occasion, lorsqu’il s’est agi de
revendiquer, de reconquérir votre indépendance politique,
votre nationalité, et maintenant n’est-ce pas le moins
que vous puissiez faire, que de nous pardonner la nôtre?
Parlons sérieusement, car la chose en vaut la peine. La
Russie ne demande pas mieux que de respecter votre
légitimité historique, la légitimité historique des
peuples de l’Occident; elle s’est dévouée avec vous, il
y a trente ans à peine, à la relever de sa chute, à la
replacer sur sa base; elle est donc très disposée à la
respecter non seulement dans son principe, mais même
dans ses conséquences les plus extrêmes, même dans ses
écarts, même dans ses défaillances; mais vous aussi,
apprenez à votre tour à nous respecter dans notre unité
et dans notre force.
Viendrait-on me dire que ce sont les imperfections de
notre régime social, les vices de notre administration,
la condition de nos classes inférieures, etc., etc., que
c’est tout cela qui irrite l’opinion contre la Russie.
Eh quoi, serait-ce vrai? Et moi qui croyais tout à
l’heure avoir à me plaindre d’un excès de malveillance,
me verrai-je obligé maintenant de protester contre une
exagération de sympathie? Car enfin, nous ne sommes pas
seuls au monde, et si vous avez en effet un fond aussi
surabondant de sympathie humaine, et que vous ne
trouviez pas à le placer chez vous et au profit des
vôtres, ne serait-il pas juste au moins que vous le
répartissiez d’une manière plus équitable entre les
différents peuples de la terre? Tous, hélas, ont besoin
qu’on les plaigne; voyez l’Angleterre par exemple, qu’en
dites-vous? Voyez sa population manufacturière; voyez
l’Irlande, et si vous étiez à même d’établir en parfaite
connaissance le bilan respectif des deux pays, si vous
pouviez peser dans des balances équitables les misères
qu’entraînent à leur suite la barbarie russe et la
civilisation anglaise, peut-être trouveriez-vous plus de
singularité que d’exagération dans l’assertion de cet
homme qui, également étranger aux deux pays, mais les
connaissant tous deux à fond, affirmait avec une
conviction entière «qu’il y avait dans le Royaume-Uni un
million d’hommes, au moins, qui gagneraient beaucoup à
être envoyés en Sibérie»...
Ah, monsieur, pourquoi faut-il que vous autres
Allemands, qui avez sur vos voisins d’outre-Rhin une
supériorité morale incontestable à tant d’égards,
pourquoi faut-il que vous ne puissiez pas leur emprunter
un peu de ce bon sens pratique, de cette intelligence
vive et sûre de leurs intérêts, qui les distinguent!..
Eux aussi ils ont une presse, des journaux, qui nous
invectivent, qui nous déchirent à qui mieux mieux, sans
relâche, sans mesure, sans pudeur... Voyez par exemple
cette hydre aux cent têtes de la presse parisienne,
toutes lançant feu et flamme contre nous.
Quelles fureurs! Quels éclats! Quel tapage!.. Eh
bien, qu’on acquière aujourd’hui même la certitude, à
Paris, que ce rapprochement si ardemment convoité est en
train de se faire, que les avances si souvent
reproduites ont enfin été accueillies, et dès demain
vous verrez tout ce bruit de haine tomber, toute cette
brillante pyrotechnie d’injures s’évanouir, et de ces
cratères éteints, de ces bouches pacifiées vont sortir,
avec le dernier flocon de fumée, des voix diversement
modulées, mais toutes également mélodieuses, célébrant,
à l’envie l’une de l’autre, notre heureuse
réconciliation.
Mais cette lettre est trop longue, il est temps de
finir. Permettez-moi, monsieur, en finissant de résumer
en peu de mots ma pensée.
Je me suis adressé à vous, sans autre mission que
celle que je tiens de ma conviction libre et
personnelle. Je ne suis aux ordres de personne, je ne
suis l’organe de personne; ma pensée ne relève que
d’elle-même. Mais j’ai certainement tout lieu de croire
que si le contenu de cette lettre était connu en Russie,
l’opinion publique n’hésiterait pas à l’avouer.
L’opinion russe jusqu’à présent ne s’est que
médiocrement émue de toutes ces clameurs de la presse
allemande, non pas que l’opinion, non pas que les
sentiments de l’Allemagne lui parussent une chose
indifférente, bien certainement non... mais toutes ces
violences de la parole, tous ces coups de fusil tirés en
l’air, à l’intention de la Russie, il lui répugnait de
prendre tout ce bruit au sérieux; elle n’y a vu tout au
plus qu’un divertissement de mauvais goût... L’opinion
russe se refuse décidément à admettre qu’une nation
grave, sérieuse, loyale, profondément équitable, telle
enfin que le monde a connu l’Allemagne à toutes les
époques de son histoire, que cette nation, dis-je, ira
dépouiller sa nature pour en révéler une autre faite à
l’image de quelques esprits fantasques ou brouillons, de
quelques déclamateurs passionnés ou de mauvaise foi,
que, reniant le passé, méconnaissant le présent et
compromettant l’avenir, l’Allemagne consentira à
accueillir, à nourrir un mauvais sentiment, un sentiment
indigne d’elle, simplement pour avoir le plaisir de
faire une grande bévue politique. Non, c’est impossible.
Je me suis adressé a vous, monsieur, parce que, ainsi
que je l’ai reconnu, la «Gazette Universelle» est plus
qu’un journal pour l’Allemagne; c’est un pouvoir, et un
pouvoir qui, je le déclare bien volontiers, réunit à un
haut degré le sentiment national et l’intelligence
politique: c’est au nom de cette double autorité que j’
ai essayé de vous parler.
La disposition d’esprit que l’on a créée, que l’on
cherche à propager en Allemagne à l’égard de la Russie,
n’est pas encore un danger; mais elle est bien près de
le devenir... Cette disposition d’esprit ne changera
rien, j’en ai la conviction, aux rapports actuellement
existants entre les gouvernements allemands et la
Russie; mais elle tend à fausser de plus en plus la
conscience publique sur une des questions les plus
graves qu’il y ait pour une nation, sur la question de
ses alliances... Elle tend en présentant sous les
couleurs les plus mensongères la politique la plus
nationale que l’Allemagne ait jamais suivie, à jeter la
division dans les esprits, à pousser les plus ardents,
les plus inconsidérés dans des voies pleines de péril,
dans des voies où la fortune de l’Allemagne s’est déjà
fourvoyée plus d’une fois... Qu’une crise éclate en
Europe, que la querelle séculaire, décidée il y a trente
ans en votre faveur, vienne à se rallumer, la Russie
certainement ne manquera pas à vos souverains, pas plus
que ceux-ci ne manqueront à la Russie; mais c’est alors
aussi qu’on aura probablement à récolter ce que l’on
sème aujourd’hui: la division des esprits aura porté ses
fruits, et ces fruits pourraient être amers pour
l’Allemagne; ce seraient, je le crains bien, de
nouvelles défections et des déchirements nouveaux. Et
alors, monsieur, vous auriez trop cruellement expié le
tort d’avoir été un moment injustes envers nous.
Voilà, monsieur, ce que j’avais à vous dire. Vous ferez
de ma parole l’usage qui vous paraîtra le plus
convenable.
Agréez, etc.
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